Un foyer d’où sa propre grand-mère ne pourrait pas la jeter dehors au gré de ses colères.
Isabelle Dupont se laissa tomber sur le tabouret, comme si ses jambes venaient de céder sous elle. Toute son ardeur combative s’était évaporée en une seconde. Devant eux ne restait plus qu’une vieille femme effrayée, brusquement privée de son pouvoir.
— C’est impossible… souffla-t-elle. Philippe… Il n’aurait jamais osé… Je… je porterai plainte ! Contre ce notaire aussi !
— Le notaire qui a enregistré ce testament est mort il y a trois ans, répondit Camille d’un ton égal. Mais son étude conserve les archives. Le double y est déposé. Vous pouvez demander à consulter le dossier.
Elle savait parfaitement de quoi elle parlait. Philippe Girard, son beau-père disparu, avait été bien plus lucide qu’on ne l’aurait cru. Un an avant sa mort, alors qu’Isabelle Dupont séjournait dans sa maison de campagne, il avait eu avec Camille une conversation étrange, presque confidentielle. Il s’était plaint de la solitude, du caractère tyrannique de sa femme, de cette peur sourde qu’elle finisse par « dévorer » sa belle-fille.
« Toi, ma petite Camille, tu es une fille correcte, paisible, avait-il murmuré entre deux quintes de toux. Nicolas est un bon garçon, mais il n’a pas de colonne vertébrale face à sa mère. Elle l’a plié à sa volonté depuis toujours. Je m’inquiète pour vous. Quand il y aura un enfant, ce sera différent. Là, tu auras une raison de tenir debout. »
Une semaine plus tard, sous prétexte d’une promenade, il l’avait conduite chez un vieil ami à lui, notaire. C’était dans un bureau silencieux, saturé d’une odeur de vieux papiers, d’encre sèche et de cire. C’est là que le testament avait été rédigé. Au moment de partir, Philippe lui avait glissé le dossier entre les mains.
« Mais tu n’en parles à personne, ma fille, avait-il insisté. Pas avant l’extrême limite. Tu comprendras toi-même quand le moment sera venu. Isabelle ne doit rien savoir. Elle te mettrait en pièces, vivante, sans même laisser les os. »
Et cette limite venait d’être franchie.
— Je… je vais te dénoncer ! râla Isabelle Dupont, tandis qu’une lueur de haine rallumait son regard. Tu es une manipulatrice ! Tu l’as embobiné, tu l’as piégé !…
— Calmez-vous, dit Camille. Vous avez fait un infarctus. Vous ne devez pas vous énerver.
L’avertissement, prononcé de sa propre voix, produisit sur sa belle-mère l’effet d’une douche froide. Isabelle se tut. Sa poitrine se soulevait par à-coups, sa respiration était courte et sifflante.
Nicolas, lui, restait planté au milieu de la cuisine, complètement désemparé. Le monde dans lequel il avait vécu jusque-là, si clair, si familier — avec une mère autoritaire mais « toujours dans son bon droit », et une épouse douce, silencieuse, obéissante — venait de se fissurer sous ses yeux. Il découvrait que tout reposait sur un mensonge. Sa mère n’était pas la maîtresse incontestable de la maison : elle n’était qu’une femme avide et cruelle. Sa femme, elle, n’était pas cette brebis docile qu’on pouvait pousser du pied. C’était une personne digne, debout, qui avait gardé dans ses mains une arme secrète. Et son père… son père avait tout vu. Tout compris.
— Demain, j’irai voir un avocat, dit-il d’une voix sourde. Nous allons contester ça.
— Faites comme vous voulez, répondit Camille en haussant légèrement les épaules. Mais prenez en compte un autre passage du testament. Si vous ou votre mère tentez de l’attaquer devant un tribunal, un témoin devra intervenir.
— Quel témoin ? demanda Nicolas en relevant brusquement la tête.
— Le cousin de Philippe Girard. Laurent. Il vit à Nantes.
À ce nom, Isabelle Dupont eut un sursaut. Cette fois, ce fut une véritable terreur qui traversa son visage.
— Laurent ?! siffla-t-elle. Qu’est-ce qu’il vient faire là, ce… ce délinquant ?!
— Ce n’est pas un délinquant, rectifia Camille. C’est un géologue. Et c’était le meilleur ami de votre mari. Philippe Girard lui a envoyé une copie du testament, accompagnée d’une lettre où il expliquait tout en détail. Il lui demandait, si nécessaire, de témoigner. De raconter comment fonctionnait cette famille. Je pense qu’il aura beaucoup de choses à dire.
Isabelle pâlit encore davantage. Laurent — que Nicolas, enfant, appelait « oncle Laurent » — était un homme droit comme un tronc de chêne. Le seul, dans leur entourage, qui n’avait jamais eu peur d’Isabelle et qui lui disait toujours la vérité en face. Sa dernière visite remontait à dix ans, lors de l’anniversaire de Philippe. Ce jour-là, il avait provoqué un scandale retentissant en accusant Isabelle d’avoir transformé son mari en pantin soumis. Depuis, son nom était banni de la maison.
Camille prit son téléphone.
— J’ai son numéro. Vous voulez que je l’appelle ?
Ce fut le coup de trop. Isabelle Dupont comprit qu’elle avait perdu. Lentement, elle se redressa en prenant appui sur la table.
— Je vous hais, cracha-t-elle en fixant Camille. Je vous hais tous.
Puis elle se traîna jusqu’à sa chambre, voûtée, les pieds raclant le sol. Elle n’avait plus rien de la souveraine redoutée de cette maison. Elle ressemblait seulement à une bête battue.
Nicolas resta immobile, les yeux perdus dans le vide.
— Pourquoi as-tu fait ça, Camille ? demanda-t-il à voix basse. Pourquoi t’es-tu tue pendant toutes ces années ?
— Est-ce que j’avais vraiment le choix ? répondit-elle avec un sourire amer.
