« Va-t’en d’ici, ce n’est pas chez toi ! » hurla Isabelle, ignorant encore que le nom de Camille figurait dans le testament

Honteux, cruel et d'une injustice insupportable.
Histoires

« Va-t’en d’ici, ce n’est pas chez toi ! » hurlait ma belle-mère. Elle ignorait encore que mon nom figurait dans le testament…

Dans la cuisine, le silence tomba d’un coup, épais, pesant, presque palpable, comme une brume lourde qui aurait envahi la pièce. Le sarrasin et les boulettes que Nicolas avait abandonnés sur la table refroidissaient lentement, devenus malgré eux le symbole d’un dîner familial brisé — et peut-être aussi de toute leur ancienne existence.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu viens de dire ? demanda enfin Isabelle Dupont, la première à reprendre ses esprits.

Sa voix, d’ordinaire coupante comme une lame de scie, s’était faite rauque, étranglée. Elle fixait Camille comme si, en l’espace d’une seconde, celle-ci s’était transformée en créature inconnue.

Nicolas, lui aussi, regardait sa femme bouche entrouverte. Sa fourchette était restée suspendue à mi-chemin. Sur son visage, la stupeur céda peu à peu la place à l’incrédulité, puis à une irritation grandissante.

— Camille, arrête ton numéro, souffla-t-il entre ses dents. De quel testament tu parles ? Ce n’est pas drôle.

— Je ne plaisante pas, répondit-elle sans détourner les yeux.

Elle soutenait son regard avec un calme presque inquiétant. Au fond d’elle, tout s’était contracté en un nœud glacé, mais rien n’en paraissait. Elle s’était préparée à cette scène depuis trop longtemps pour flancher maintenant.

— Je dis la vérité. Ton père, Philippe Girard — paix à son âme — a rédigé un testament. Et selon ses volontés, l’appartement devait me revenir après sa mort.

Isabelle Dupont laissa échapper un son étrange, quelque part entre un rire nerveux et un souffle étouffé.

— Toi… tu as perdu la raison, ma pauvre fille ? cria-t-elle, retrouvant aussitôt son ton de combat. Quel testament ? Philippe est mort il y a sept ans ! Cet appartement appartenait au couple, et après son décès, j’en suis devenue l’unique propriétaire. J’ai tous les papiers nécessaires !

— Vous possédez les documents établis en votre faveur en tant qu’épouse survivante, conformément à la procédure habituelle, expliqua Camille avec lenteur, comme si elle récitait un passage appris par cœur. Moi, j’ai un testament. Et la dernière volonté du défunt prime.

— Tu mens ! hurla la belle-mère, le visage envahi de plaques rouges.

Elle fit un pas vers Camille, les poings serrés, prête à se jeter sur elle.

— Tu mens, sale vipère ! Tu as fabriqué ce papier et maintenant tu veux nous faire chanter ? Tu veux nous voler notre appartement ?

— Maman, calmez-vous, intervint Nicolas en se levant brusquement.

Il se plaça entre sa mère et sa femme.

— Camille, montre-moi ce… document.

Sans un mot, Camille hocha la tête. Elle quitta la cuisine et revint moins d’une minute plus tard avec une vieille chemise cartonnée. À l’intérieur, elle prit une feuille jaunie par le temps, pliée en quatre, puis la tendit à Nicolas.

Il la saisit avec précaution, comme s’il ne s’agissait pas d’un simple papier, mais d’un animal venimeux. Il la déplia. Ses yeux parcoururent rapidement les lignes dactylographiées. Tout en bas figuraient la signature énergique de son père et un cachet bleu.

Isabelle Dupont lui arracha le document des mains. Ses longs doigts, semblables à des serres, tremblaient.

— « Moi, Philippe Girard, sain d’esprit et en pleine possession de ma mémoire… » marmonna-t-elle en lisant à demi-voix.

Sa voix se brisa.

— « … lègue l’ensemble de mes biens, où qu’ils se trouvent et quelle qu’en soit la nature, notamment l’appartement de deux pièces situé au numéro… à Camille Martin… »

Elle ne poursuivit pas. La feuille glissa de ses doigts et vint se poser doucement sur le sol.

— Faux ! rugit-elle.

Dans son cri, il n’y avait pas seulement de la rage : une peur animale s’y mêlait.

— C’est un faux ! Mon Philippe n’aurait jamais fait une chose pareille ! Il m’aimait !

— Il vous aimait, répondit Camille d’une voix basse. Mais il n’était pas aveugle. Il voyait la manière dont vous traitiez les autres. Et il désirait profondément avoir un petit-enfant. Il y a aussi une condition dans le testament.

Nicolas ramassa la feuille.

— Quelle condition ? demanda-t-il d’une voix enrouée.

— Continue à lire, dit Camille en inclinant légèrement la tête. « … à condition que le droit de propriété ne lui soit transféré que si elle met au monde un enfant conçu avec mon fils, Nicolas Girard. »

Le bras de Nicolas retomba, le testament toujours entre ses doigts. Son regard se posa d’abord sur le ventre arrondi de Camille, puis sur le visage déformé de sa mère. Peu à peu, les pièces s’assemblèrent dans son esprit, et l’image qui en sortit le glaça. Son père, cet homme silencieux, avare de paroles, que sa mère avait écrasé toute sa vie, avait pris en secret une décision immense. Pourquoi ? La réponse était évidente, mais Nicolas refusait encore de l’accepter.

— Il a fait ça… pour te protéger, murmura-t-il en regardant Camille. Pour te protéger d’elle.

— Il l’a fait pour préserver l’avenir de sa famille, rectifia Camille avec douceur. Pour que son petit-enfant ait un foyer à lui.

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