« Va-t’en d’ici, ce n’est pas chez toi ! » hurla Isabelle, ignorant encore que le nom de Camille figurait dans le testament

Honteux, cruel et d'une injustice insupportable.
Histoires

Si je t’avais montré le testament plus tôt, qu’est-ce que cela aurait changé ? Ta mère m’aurait transformé la vie en enfer au point que j’aurais fui dès le lendemain. Et toi… toi, tu l’aurais crue quand elle t’aurait répété que je n’étais qu’une manipulatrice. Je me serais retrouvée seule, sans mari, sans toit. Alors j’ai attendu. J’ai attendu d’avoir quelqu’un pour qui cela valait la peine de se battre.

Elle posa doucement la main sur son ventre.

— Ce n’est pas pour l’appartement que je me suis battue, Nicolas. C’est pour que mon enfant puisse vivre en paix.

Nicolas ne répondit rien. Au fond de lui, il savait qu’elle disait vrai. Toute son existence, chacun de ses choix lui apparut soudain dans une nudité pitoyable. Il s’était toujours laissé porter par les événements, avait fui les responsabilités, s’était réfugié derrière sa mère. Et voilà où cela l’avait mené. Il avait perdu le respect de sa femme, et peut-être même le sien.

Le lendemain, comme elle l’avait annoncé, Camille appela l’oncle Laurent. Elle ne s’étendit pas sur les détails. Elle lui dit seulement qu’elle avait besoin de lui. Sans poser la moindre question, il répondit d’une voix brève :

— Dans deux jours, je suis là. Attends-moi.

Les deux journées qui suivirent s’écoulèrent dans un silence lourd, presque irrespirable. Isabelle Dupont ne sortait plus de sa chambre ; de temps à autre, on entendait seulement sa toux furieuse derrière la porte. Nicolas partait travailler, rentrait, dînait sans un mot, puis allait s’enfermer à son tour. Plusieurs fois, il tenta d’adresser la parole à Camille, mais les mots restaient coincés dans sa gorge. La culpabilité le rongeait, pourtant son orgueil, mêlé à cette vieille habitude d’obéir d’abord à sa mère, l’empêchait de faire le premier pas.

Laurent arriva exactement comme promis. Quand la sonnette retentit et que Camille ouvrit, elle découvrit sur le seuil un homme immense, barbu, vêtu d’une veste de cuir usée. Il approchait des soixante-dix ans, mais il dégageait encore une force massive, pareille à celle d’un vieux chêne enraciné dans la montagne. Ses cheveux gris étaient attachés en queue-de-cheval, et sous ses sourcils broussailleux brillaient des yeux d’un bleu clair, étonnamment limpides.

— Bonjour, ma fille, gronda-t-il d’une voix si basse qu’elle semblait faire vibrer les murs. Alors, montre-moi un peu qui ose tourmenter ma nièce ici.

Il entra dans l’appartement, apportant avec lui une odeur de forêt humide, de fumée froide et quelque chose de rude, de profondément masculin. Il posa sur le sol un énorme sac de toile, puis promena son regard autour de lui.

C’est à cet instant qu’Isabelle Dupont sortit de sa chambre. En apercevant Laurent, elle eut comme un arrêt de souffle.

— Toi… réussit-elle à articuler.

— Oui, Isabelle, moi, répondit-il avec un large sourire. Tu ne m’attendais pas ? Eh bien, me voilà. Je suis venu voir comment vous viviez sans Philippe. À ce que je constate… pas très bien. L’air est vicié ici. Ça sent la jalousie. Et la méchanceté aussi.

Il se dirigea vers la cuisine et s’assit sur un tabouret, qui protesta sous son poids dans un long grincement.

— Allez, Camille. Raconte-moi ce qui s’est passé.

Alors Camille parla. Posément, sans cris, sans larmes inutiles. Elle raconta les humiliations, les disputes, la crise cardiaque, puis le testament. Laurent l’écoutait en silence, hochant parfois la tête. Son visage devenait de plus en plus fermé. Isabelle, elle, restait près de la porte, les yeux chargés d’éclairs.

Quand Camille eut terminé, Laurent demeura un long moment muet, le regard tourné vers la fenêtre.

— Tu sais, Isabelle, dit-il enfin sans même la regarder, dans la forêt, quand l’ours marque son territoire, il lacère l’écorce d’un arbre avec ses griffes. Plus les traces sont hautes, plus l’animal est grand et puissant. Les autres ours arrivent, reniflent, observent. S’ils comprennent qu’ils sont plus petits, plus faibles, ils s’en vont. Ils ne cherchent pas la bagarre. C’est la règle.

Il tourna lentement la tête vers elle.

— Toi, toute ta vie, tu as essayé de grimper plus haut que tu n’en étais capable. Tu as voulu paraître plus forte que tu ne l’étais vraiment. Et tous ceux qui se trouvaient près de toi, tu as tenté de les écraser.

Sa voix devint plus dure.

— Tu as brisé Philippe. Maintenant, tu t’en prends à ton fils. Mais cette fille-là… ajouta-t-il en désignant Camille d’un signe du menton, elle est trop solide pour toi. Elle a une colonne vertébrale plus droite que la tienne. Parce que sa force à elle vient de la vérité. La tienne ne repose que sur le mensonge.

Laurent se retourna complètement. Ses yeux bleu pâle avaient pris un éclat froid, tranchant.

— Philippe m’a écrit. Il avait tout prévu. Il savait que tu essaierais de les jeter dehors. C’est pour cela qu’il a laissé ce testament. C’était son seul moyen de protéger son sang, ce qui devait continuer après lui. Et toi… toi, tu as même voulu piétiner sa dernière volonté.

— Tout ça, c’est son œuvre ! hurla Isabelle. C’est elle qui a tout manigancé ! Elle l’a trompé !

— Tais-toi, coupa Laurent d’une voix si puissante qu’Isabelle en tressaillit. Arrête de mentir. Au moins maintenant. Tu as perdu, Isabelle. Accepte-le.

Le soir venu, Nicolas rentra du travail.

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