Elle choisit de la truite, des entrecôtes de ribeye, du fromage blanc fermier, plusieurs fromages coûteux et des fruits. Le tout pour environ cent cinquante euros.
Quand la livraison arriva, Julie rangea chaque produit avec soin dans le petit réfrigérateur tout neuf installé dans sa chambre, comme si elle organisait un coffre-fort personnel.
Dans la cuisine, le grand frigo demeurait vide, débranché, fermé par son cadenas grossier.
Julie prit ensuite une douche. Elle appliqua un masque sur son visage, se fit couler un café, puis s’installa à la table de la cuisine, sa tasse entre les mains. Elle attendait.
Amandine rentra la première.
Elle tenait un sachet de chips et une canette d’énergisant bas de gamme.
— Beurk, il fait froid, lança-t-elle dès l’entrée.
Elle jeta sa veste sur le pouf, sans même regarder autour d’elle, puis se dirigea vers la cuisine.
Julie buvait son café en silence.
Amandine tendit la main vers le réfrigérateur. Elle tira sur la poignée. La porte ne bougea pas.
Elle tira une seconde fois, plus brutalement. Le cadenas heurta le métal dans un bruit sec.
Amandine resta figée devant les charnières en acier.
— C’est quoi, ça ?
— Un cadenas, répondit Julie d’une voix parfaitement calme.
— Et ça sert à quoi ?
— À t’empêcher de te goinfrer.
Le visage d’Amandine se vida de ses couleurs.
— T’es malade ? Ouvre tout de suite. Je veux prendre du ketchup pour mes chips.
— Il n’y a pas de ketchup. Il n’y a rien du tout, en fait. Le frigo est débranché. Ma nourriture est dans ma chambre. Et ma chambre est fermée à clé.
Amandine serra les poings.
— Sébastien ne va pas aimer ça !
— Sébastien pourra aller pleurer dans la salle de bains.
Amandine attrapa son téléphone et composa nerveusement le numéro de son frère.
— Sébastien ! Cette folle a mis un cadenas de grange sur le frigo ! hurla-t-elle dans l’appareil. Oui ! Elle l’a vissé directement dessus !
Julie termina tranquillement son café. Elle lava sa tasse, la rangea, puis retourna dans sa chambre et verrouilla la porte à double tour.
Une heure plus tard, Sébastien déboula dans l’appartement.
Julie entendit la porte d’entrée claquer, puis ses pas lourds résonner dans le couloir. Ensuite, sa voix explosa dans la cuisine.
Quelques secondes plus tard, on martela la porte de sa chambre.
— Julie ! Ouvre immédiatement !
Elle posa son livre, tourna la clé dans la serrure et entrouvrit la porte.
Sébastien se tenait devant elle, rouge de rage.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? Pourquoi tu as bousillé le frigo ?
— Je l’ai amélioré.
— Enlève ce cadenas ! J’ai faim ! On a passé toute la journée à bricoler au garage !
Julie s’appuya contre l’encadrement de la porte.
— Je ne l’enlèverai pas. À partir d’aujourd’hui, on sépare les dépenses. Moi, je paie le crédit de l’appartement. Toi, tu nourris ta sœur et vos deux estomacs.
— Je suis ton mari ! Tu dois me préparer à dîner !
— Où est-ce écrit ?
— À la mairie !
Julie eut un sourire froid.
— À la mairie, on délivre un acte de mariage. Pas un certificat d’adoption pour un grand benêt incapable de se débrouiller et sa sœur.
Sébastien tenta de la pousser pour entrer dans la chambre.
— Laisse-moi passer ! Tu as de la bouffe là-dedans, je le sens !
Julie le repoussa des deux mains, en plein torse. Fort. Sébastien recula dans le couloir.
— Tu me touches encore une fois, ou tu touches à cette porte, et j’appelle la police. Je dirai que tu as essayé de m’agresser.
— Tu bluffes.
— Essaie, pour voir.
Elle referma la porte et tourna la clé.
De l’autre côté, les cris continuèrent. Il y eut des insultes, des coups contre le bois, puis Sébastien appela sa mère. Martine André, à en juger par le ton de la conversation, lui conseillait probablement de défoncer la porte.
Mais il n’osa pas aller jusque-là. Il donna un coup de pied dans le mur et repartit vers la cuisine. Un peu plus tard, Julie entendit la porte d’entrée claquer : Sébastien était parti faire des courses.
Le lundi passa. Puis vint le mardi.
Les nouvelles règles s’appliquaient sans la moindre souplesse. Julie cuisinait pour elle seule, dans sa chambre, à l’aide d’un multicuiseur, ou bien elle commandait des plats déjà prêts. Dès qu’elle avait fini de manger, elle lavait sa vaisselle et la gardait avec elle.
La cuisine, elle, ressemblait de plus en plus à un territoire abandonné.
Amandine et Sébastien achetèrent un paquet de raviolis surgelés et des saucisses premier prix. Mais ils n’avaient rien pour les faire cuire. Julie avait également emporté ses casseroles dans sa chambre.
Le mercredi soir, Julie sortit pour prendre de l’eau.
Dans la cuisine, Sébastien faisait griller des saucisses sur le fer à lisser d’Amandine. Une odeur écœurante flottait dans la pièce.
— Tu vas abîmer son appareil, observa Julie.
Sébastien lui lança un regard mauvais. Des cernes sombres creusaient son visage.
— C’est ta faute ! C’est toi qui nous as poussés à en arriver là !
Amandine était assise à table et grignotait des nouilles instantanées sèches.
— Julie, s’il te plaît, gémit-elle. Laisse-moi au moins chauffer la bouilloire. J’ai envie d’un thé chaud.
— La bouilloire est à moi. Je l’ai payée soixante euros. Vous pouvez chauffer de l’eau dans une tasse avec un thermoplongeur, à condition d’en avoir un.
