Toute son assurance agressive s’évanouit d’un coup, comme si on venait de lui couper le souffle.
— Tu… tu as retiré l’argent du compte commun ? balbutia-t-elle.
— Ma part, Jacqueline Morel. Rien que ma part. Celle que j’ai gagnée honnêtement.
Isabelle Dupont planta sur sa belle-mère un regard si froid que Jacqueline recula malgré elle, comme heurtée physiquement.
— Et nous, alors ? lança-t-elle d’une voix étranglée.
Xavier Sanchez se couvrit de plaques rouges. Brusquement, il s’avança vers sa femme et tenta de lui arracher les documents des mains. Isabelle, sans se presser, les replia et les glissa de nouveau dans son sac à dos.
— Vous, vous partez comme prévu.
Son ton était parfaitement calme, sans colère apparente, sans tremblement.
— La chambre est très bien, et elle est pour deux. La mer est chaude. Vous pourrez soulager vos articulations, goûter des douceurs, vous reposer sans enfant dans les jambes. Personne à surveiller, personne à coiffer d’un bob. Des vacances idéales pour un homme adulte et sa maman.
— Isabelle, tu reviens tout de suite !
Xavier avait perdu toute retenue. Sa voix claqua si fort que plusieurs voyageurs, dans la file, cessèrent de faire semblant de ne rien voir et les fixèrent franchement.
— La réservation était pour trois ! On a payé pour toi !
— Tu demanderas un remboursement à l’agence. Ou bien vous profiterez tous les deux d’une chambre double, en grand luxe.
Puis Isabelle se tourna vers son fils.
— Viens, Louis. Il faut encore passer le contrôle.
— Hé !
Xavier pivota vers sa mère, le visage tordu par la rage et l’humiliation.
— C’est toi qui m’as mis ma femme à dos, maman !
Il leva les bras dans un geste désordonné.
— Je t’avais dit qu’elle ferait une scène ! Je t’avais dit qu’il ne fallait pas modifier ça en douce ! C’était ton idée !
Jacqueline Morel se redressa aussitôt, outrée.
— Ah, maintenant c’est moi la coupable ?
Elle pointa un doigt accusateur vers lui.
— C’est toi qui as affirmé qu’elle ne verrait rien avant le départ ! Toi qui as dit qu’on la mettrait devant le fait accompli et qu’elle n’aurait plus le choix ! Tu es une chiffe molle, Xavier, pas un mari. Ta femme te marche dessus !
Isabelle n’attendit pas de savoir lequel des deux avait eu l’idée lumineuse de ce petit complot familial. Elle prit simplement Louis par la main, tourna les talons et s’éloigna.
Derrière elle, les éclats de voix continuèrent encore un long moment, de plus en plus étouffés par la distance : les reproches furieux de Jacqueline, les justifications confuses de Xavier, puis de nouvelles accusations. Ils se disputaient devant le comptoir d’enregistrement, sans se soucier du grondement agacé de la foule qui patientait autour d’eux.
Deux semaines plus tard, Isabelle était installée sur un transat en plastique, les pieds nus, observant Louis qui élevait avec application un immense château de sable mouillé.
La mer remuait doucement les petits galets dans un chuchotement régulier. Le soleil descendait vers l’horizon et déposait sur l’eau une teinte rose et dorée.
Sur la petite table à côté d’elle, son téléphone vibra brièvement. Encore un message de Xavier. Le cinquième depuis le matin.
« Isa, on est rentrés. Il faut qu’on parle. Maman m’a rendu fou, les vacances ont été un enfer. Reviens à la maison, on discutera de la suite. »
Isabelle effaça la notification sans même ouvrir la conversation.
Elle prit son verre de jus bien frais, ferma les yeux et inspira longuement l’air salé. Le château de Louis tenait debout, magnifique. Et, pour sa part, elle n’avait absolument rien à discuter.
