« Tu vas quand même pas compter la soupe à ton propre mari ? » lança Amandine, laissant Julie figée devant le frigo vide

Cet envahissement impudique est profondément scandaleux et révoltant
Histoires

Dans l’entrée flottait une odeur de bacon frit mêlée à celle, âcre, d’un corps mal lavé. Sur le paillasson traînaient des bottines de femme couvertes de boue ; de leurs semelles, une flaque grisâtre avait coulé jusque sur le carrelage. Depuis la cuisine arrivaient des bruits de mastication et le ronronnement d’un téléviseur.

Julie retira ses chaussures, puis son manteau. Après sa journée de travail, ses jambes la lançaient. Elle ne rêvait que d’une tasse de thé brûlant et d’un peu de silence.

Dans la cuisine, Amandine était installée à table. La sœur de son mari. Dans le peignoir de Julie.

Elle mangeait des pâtes à la viande hachée directement dans la poêle en téflon, la chère, celle que Julie avait choisie avec soin. Et elle utilisait une fourchette en métal. À chaque mouvement, le grincement contre le revêtement lui écorchait les oreilles.

— Salut, lança Amandine, la bouche pleine.

Julie resta immobile sur le seuil. Sur la table, la grande casserole qui avait contenu la soupe à la betterave était vide. À côté, un paquet de fromage en tranches éventré gisait ouvert. Dans l’évier s’empilait une montagne d’assiettes grasses.

— Où est passée la soupe ? demanda Julie d’une voix parfaitement plate.

Amandine haussa les épaules.

— On l’a finie. Sébastien est passé déjeuner. Il a bien aimé.

Julie fixa la casserole de cinq litres.

— Cinq litres ? En une journée ?

— Bah, j’en ai mangé aussi. Et Sébastien en a emporté une boîte pour le boulot. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu vas quand même pas compter la soupe à ton propre mari ?

Amandine posa enfin sa fourchette. Au fond de la poêle, de longues rayures blanches entaillaient le revêtement. Cette poêle avait coûté quarante euros.

Quelque chose, à l’intérieur de Julie, se referma d’un coup. Comme un verrou froid, lourd.

Elle s’avança vers le réfrigérateur et ouvrit la porte. Il n’y avait presque plus rien. Plus de yaourts, plus de filets de poulet, plus de jambon. Seulement un pot de moutarde bas de gamme.

— Et les boulettes de viande ? demanda-t-elle.

— On les a terminées hier. Julie, sérieusement, pourquoi tu t’énerves ? Je suis censée rester ici le ventre vide ?

Julie sortit de son sac les tickets de caisse. Elle les gardait toujours.

— Ce mois-ci, j’ai dépensé quatre cent cinquante euros en courses.

Amandine leva les yeux au ciel.

— Ah, ça y est. La comptable recommence.

— Tu habites ici depuis huit mois. Huit mois. Et tu n’as même pas acheté une baguette.

— Je cherche du travail ! s’écria sa belle-sœur.

— Non. Tu cherches un pigeon sur Tinder. Et en attendant, tu bouffes à mes frais.

Julie prit la poêle désormais vide, la déposa dans l’évier et ouvrit l’eau froide à fond.

— Hé ! J’avais pas fini ! protesta Amandine.

— Ton repas est terminé. Le mien aussi. Maintenant, dégage de ma cuisine.

Amandine souffla bruyamment. Elle retira le peignoir de Julie, le jeta sur une chaise et partit vers le salon.

Julie ne se mit pas à faire la vaisselle. Elle se versa un verre d’eau, l’avala d’un trait, puis prit son téléphone pour écrire à son mari.

« Passe au magasin. Il n’y a plus rien à manger à la maison. »

La réponse arriva moins d’une minute plus tard.

« Je suis crevé. Commande quelque chose. Tu as de l’argent. »

Julie eut un petit rire sans joie. Oui, elle avait de l’argent. Le sien.

Le soir, la porte d’entrée claqua. Sébastien apparut dans le couloir.

— Julie ! On mange quoi ?

Elle était assise sur le canapé, l’ordinateur portable sur les genoux.

— Rien. Il n’y a plus de nourriture, répondit-elle.

Sébastien entra dans la pièce sans même enlever ses chaussures.

— Comment ça, plus rien ? Hier, le frigo était plein.

— Ta sœur l’a vidé. Avec ton aide.

Il poussa un long soupir et passa la main sur son visage, comme pour en chasser une poussière invisible.

— Julie, tu recommences… Amandine est jeune, elle brûle vite ce qu’elle mange.

— Ce qu’elle brûle vite, c’est surtout ma patience. Je paie trois cent quatre-vingts euros de crédit immobilier. Cet appartement est à moi.

— On est une famille ! aboya Sébastien. Moi, je paie les charges !

— Les charges font soixante euros. La nourriture, quatre cent cinquante. En huit mois, ta sœur m’a coûté trois mille six cents euros.

— Tu ramènes toujours tout à l’argent !

Sébastien tourna les talons et fila dans la cuisine. Quelques secondes plus tard, un fracas de casseroles retentit.

— Julie ! cria-t-il depuis l’autre pièce. Il n’y a même plus d’œufs !

— Je sais.

Il revint furieux. Des plaques rouges lui montaient au visage.

— Donne-moi dix euros, je vais chercher des kebabs.

Julie le regarda longuement, avec une attention calme. Comme on observe un étranger.

— Ta carte est dans ta poche.

— J’ai tout mis dans le crédit de la voiture. Tu le sais très bien, il ne me reste rien jusqu’à la paie.

— Dans ce cas, aujourd’hui, vous ferez une journée de jeûne.

Sébastien abattit son poing contre l’encadrement de la porte.

— Tu te moques de moi ? Ma sœur a faim ! Moi aussi, j’ai faim !

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