Elle met toujours une éternité à se préparer.
Jacqueline Morel rajusta le bord de son chapeau d’un geste sec.
— Je te l’avais bien dit, Xavier : il fallait partir sans elle. On lui aurait laissé son séjour pour l’année prochaine, et nous, on aurait enfin profité tranquillement. Mes articulations auraient pris un peu de chaleur, ça m’aurait fait le plus grand bien.
— Maman, ça suffit.
Xavier eut une grimace agacée.
— On a déjà eu assez de mal à trouver un arrangement.
À cet instant, au milieu du flot des voyageurs, une veste familière apparut. Isabelle Dupont avançait vers eux d’un pas assuré. À côté d’elle, trottinant de ses petites jambes, Louis Masson tirait derrière lui une valisette d’enfant en forme de pingouin, qui cahotait sur le sol brillant.
Xavier resta interdit. Le sourire qu’il venait d’esquisser se figea aussitôt.
— Isabelle ? Qu’est-ce qu’il fait là, lui ?
Elle s’arrêta à un mètre de son mari. Son visage ne trahissait ni colère ni panique ; elle paraissait même étonnamment calme.
— Comment ça, ce qu’il fait là ? Il part à la mer.
Xavier jeta un regard nerveux vers la file du comptoir quarante-deux. Plusieurs personnes, déjà, tournaient discrètement la tête dans leur direction.
— Isabelle, tu as perdu la tête ?
Il s’approcha d’elle et baissa la voix, qui devint un sifflement tendu.
— On en a parlé hier ! Il n’est pas sur la réservation ! Je t’ai expliqué que j’avais ajouté ma mère à sa place. On ne nous laissera jamais embarquer comme ça !
Jacqueline Morel se planta devant sa belle-fille avec un air menaçant.
— Isabelle, là, vraiment, tu dépasses les bornes. Tu veux traumatiser ce petit, c’est ça ? Tu l’amènes jusqu’à l’aéroport pour lui annoncer ensuite qu’il doit repartir ? Donne les papiers à Xavier et renvoie le gamin à la maison en taxi !
Louis se colla aussitôt contre la jambe de sa mère, les yeux agrandis par la peur.
— Je ne veux pas partir en taxi.
Isabelle resserra ses doigts autour de la main de son fils.
— Mademoiselle, vous pouvez regarder notre dossier ?
Xavier, à bout de patience, fonça vers le comptoir d’enregistrement en bousculant au passage un homme qui portait un sac à dos.
— Vérifiez notre réservation, s’il vous plaît ! Xavier Sanchez, Isabelle Dupont et Jacqueline Morel !
L’employée, coiffée d’un foulard aux couleurs de la compagnie, tapa quelques mots sur son clavier avec une indifférence professionnelle.
— Oui, je vous ai. Trois passagers. Vos pièces d’identité, s’il vous plaît.
Xavier se retourna vers sa femme avec un air de victoire.
— Tu entends ? Trois passagers. Isabelle, arrête de nous ridiculiser et donne les documents. On bloque toute la file.
— Tu as raison, Xavier.
Isabelle sortit sa pièce d’identité de la poche de sa veste.
— Trois passagers.
Puis elle recula d’un pas.
— Sauf que moi, je ne pars pas avec vous.
La main de Xavier resta suspendue dans le vide.
— Comment ça, tu ne pars pas ?
— Exactement comme je viens de le dire.
Isabelle ouvrit son sac à dos et en tira deux feuilles imprimées, pliées avec soin.
— Heureusement que j’ai jeté un œil à ton ordinateur portable il y a trois semaines. Pendant que tu organisais tes petites surprises, moi aussi, je me suis préparée. J’ai retiré du compte épargne commun uniquement ma moitié. Pas un centime de plus. Avec mes congés payés, ça suffisait tout juste pour deux.
Elle agita les billets sous leurs yeux.
— Louis et moi, nous partons dans une autre station balnéaire. Depuis le troisième terminal. Notre vol est dans deux heures.
Jacqueline Morel entrouvrit la bouche.
