« Tante Élise, maman a dit qu’on allait habiter chez vous ! » s’écria Lucas, tandis qu’Élise restait figée au seuil, voyant la voiture de Camille filer

Égoïste et indigne, une décision intolérable.
Histoires

Élise fit un pas en arrière, en direction de l’ascenseur.

— Ce sont vos petits-enfants. Et les enfants de votre merveilleuse fille, celle que vous avez si admirablement élevée.

Monique bondit jusqu’au seuil, manquant de renverser son café.

— Où crois-tu aller comme ça ? hurla-t-elle, sa voix montant dans les aigus. J’ai de la tension ! J’ai mes habitudes, mes articulations me font souffrir ! Je ne peux pas gérer quatre enfants, ils vont me mettre l’appartement sens dessus dessous !

Sans se presser, Élise appuya sur le bouton d’appel.

— Mais vous êtes leur grand-mère. Vous m’avez assez répété que les enfants étaient le plus grand bonheur du monde et que, moi, je n’étais qu’une égoïste. Eh bien, profitez maintenant des résultats de votre éducation.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent dans un grondement métallique.

— Je vais appeler Thomas ! brailla Monique dans toute la cage d’escalier. Tu vas voir ce qu’il va te faire ! Je te ferai jeter hors de l’appartement !

— Appelez-le, répondit Élise en haussant les épaules avant d’entrer dans la cabine. Qu’il revienne de sa mission et qu’il s’occupe lui-même de ses neveux et nièces. Ça l’occupera.

Les battants se refermèrent lentement, coupant net les cris indignés de Monique. Une fois dehors, Élise inspira profondément. L’air d’automne lui parut d’une fraîcheur presque miraculeuse. Elle sortit son téléphone, le passa en mode silencieux, puis le laissa tomber au fond de son sac. Aujourd’hui, elle terminerait enfin son rapport dans le calme. Quant à la famille de son mari, les jours à venir s’annonçaient nettement plus mouvementés.

Ce qui s’était passé ensuite chez sa belle-mère, Élise ne l’apprit que le soir du lendemain. Thomas, évidemment, avait tenté de la joindre sans interruption. Puis étaient arrivés les messages furieux : il exigeait qu’elle récupère les enfants, l’accusait d’avoir provoqué un scandale et la menaçait de divorcer. À chaque fois, Élise répondait par un seul mot : « Non. »

Trois jours plus tard, Camille rentra en catastrophe. Elle n’avait même pas eu le temps de prendre des couleurs. Monique, incapable de sacrifier son petit confort, même pour sa fille adorée, lui avait fait au téléphone une scène si violente que Camille avait dû annuler le reste du séjour. Elle perdit une somme considérable sur la réservation et prit le premier vol depuis la Corse pour rentrer. Julien, comme on pouvait s’y attendre, apprécia très peu ce revirement et disparut dans un coucher de soleil corse.

Thomas revint de sa mission avec une mine sombre. Il lança son sac dans l’entrée et tenta d’entamer un sermon sur les relations soi-disant gâchées avec sa mère.

— Encore un mot, dit Élise en posant sèchement une assiette propre sur la table, les yeux plantés dans les siens, et je prépare tes valises. Tu iras vivre chez ta mère pour de bon. Là-bas, ce sera parfait : silence, tranquillité, et aucune “histoire de bonnes femmes” pour te déranger.

Thomas se figea. Les reproches qu’il s’apprêtait à déverser restèrent coincés dans sa gorge. Finalement, il eut la sagesse de se taire.

Depuis ce jour, Camille évita soigneusement leur appartement, comme si l’adresse avait été rayée de sa mémoire. Quant à Monique, elle cessa brusquement de raconter aux voisines combien sa belle-fille était paresseuse, ingrate et bonne à rien. On aurait dit qu’un sortilège s’était dissipé.

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