— Sandrine, passe me voir dans mon bureau.
Gérard Roussel avait lancé ça sans lever les yeux de son téléphone. Pas même un regard. Je me suis redressée, j’ai tiré sur le bas de ma veste et j’ai pris la direction de son bureau. Dans le couloir flottait l’odeur du café de la machine : amer, trop torréfié, exactement comme chaque jour à l’approche de midi.
Un jeune homme était déjà installé en face de lui. Cravate étroite, montre connectée au poignet, costume impeccable, comme sorti d’une vitrine. Vingt-six ans, vingt-sept tout au plus. Je ne l’avais jamais vu.
— Je te présente Maxime Durand, dit Gérard Roussel en se renversant dans son fauteuil, tout en tapotant son stylo contre le bureau. Notre nouveau responsable senior des appels d’offres. Tu pourras le mettre au courant ? Personne ne connaît le service mieux que toi.
Responsable senior des appels d’offres. Le poste même qu’on m’avait promis quatre fois. La première, neuf ans plus tôt, quand j’avais décroché le contrat avec Armor Appro. La deuxième, deux ans après, à la suite de la réorganisation. La troisième, lorsque j’avais sauvé la livraison pour Granit en novembre, trois jours avant l’application des pénalités. Et la quatrième, en janvier. « Au prochain trimestre, Sandrine, cette fois c’est sûr. »

Maxime s’est levé et m’a tendu la main. Paume sèche, poignée ferme, parfaitement travaillée. Le genre de poignée de main apprise en formation. Il avait manifestement la certitude d’être à sa place.
— Ravi de vous rencontrer, a-t-il déclaré d’une voix assurée, un peu trop forte pour ce petit bureau. Monsieur Roussel m’a beaucoup parlé de vous. Il dit que vous êtes indispensable ici.
J’ai détaché mes lunettes de leur chaînette, replié les branches, puis j’ai regardé Gérard Roussel. Lui faisait tourner son stylo entre ses doigts, les yeux soigneusement fixés ailleurs — vers la fenêtre, ou peut-être vers le calendrier accroché au mur.
— Indispensable, ai-je répété. Je vois.
De l’autre côté de la cloison, une porte a claqué dans le couloir. Une des filles de la comptabilité a éclaté de rire, un rire clair, léger. Une journée de travail ordinaire. Pour tout le monde, sauf pour moi.
Dans le service, chacun savait déjà qui était Maxime. Il portait le même nom que Gérard Roussel. Son neveu. Le fils de sa sœur aînée. Un diplôme de management, six mois de stage dans une société de logistique. Et désormais : responsable senior. À la tête de neuf contrats représentant près de quatre cent mille euros par an.
Trois ans auparavant, j’étais allée voir Gérard Roussel pour lui demander ce poste sans détour. J’avais apporté un dossier complet : indicateurs, chiffre d’affaires généré par mes clients, évolution sur cinq ans. Il avait feuilleté les pages, hoché la tête : « Sandrine, je vois bien tout ça. Mais en ce moment, il y a la réorganisation. Reparlons-en dans six mois. » Six mois plus tard, j’étais revenue. Cette fois, il avait répondu : « Le budget n’a pas été validé. » Puis, un an après, j’avais demandé ma mutation dans un autre service, en me disant qu’ailleurs, peut-être, on saurait reconnaître mon travail. Gérard Roussel l’avait bloquée. Il était venu jusqu’à mon bureau, s’était assis sur le bord et m’avait dit : « Sandrine, j’ai besoin de toi ici. Sans toi, les appels d’offres s’arrêtent net. Patiente encore un peu, je vais régler ça. » Alors j’avais patienté. Parce qu’il y avait le crédit immobilier. Parce que l’équipe était la mienne. Parce qu’à quarante-cinq ans, recommencer de zéro ne se décide pas à la légère.
Ces contrats, je les portais à bout de bras depuis treize ans. Je trouvais les clients moi-même, je menais les négociations, je bâtissais les chaînes d’approvisionnement. La moitié des interlocuteurs avaient mon numéro personnel plutôt que celui du bureau. C’était plus simple ainsi : quand une livraison menace de tomber à l’eau à vingt heures, elle n’attend pas gentiment le lendemain matin.
Gérard Roussel a attendu que Maxime sorte, puis il a baissé la voix. Il s’est rapproché. Son eau de Cologne m’a effleurée — âpre, légèrement sucrée. Treize ans que je connaissais cette odeur.
— Sandrine, ne le prends pas comme ça. On est entre nous. Ma sœur me l’a demandé… qu’est-ce que tu voulais que je fasse, que je refuse à ma propre sœur ? Le garçon est intelligent, il a eu son diplôme avec mention. Il s’en sortira. Et toi, j’ai besoin que tu restes près de moi : tu lui montres les dossiers, un mois ou deux, et après il sera autonome.
J’étais assise sur la chaise des visiteurs. Dure, avec son tissu usé aux angles. Treize ans passés sur cette chaise : pour les réunions, les bilans, les promesses.
— Et moi, dans tout ça ? ai-je demandé.
Il a hésité. Puis il a déboutonné le col de sa chemise.
— On va trouver une solution. Tu sais bien que je t’apprécie. Sans toi, ici, rien ne tient debout.
Quatre promesses. Et maintenant : « On va trouver une solution. »
— Très bien, ai-je répondu. Alors mettons les choses par écrit. Ce que je dois exactement lui transmettre.
Le visage de Gérard Roussel s’est crispé.
— Pourquoi toutes ces formalités, Sandrine ? On se connaît, quand même.
On se connaît. Des mots commodes pour installer son neveu à la place de quelqu’un d’autre et demander à cette personne de sourire.
J’ai acquiescé et je suis sortie. De retour à mon poste, j’ai ouvert le dossier intitulé « Contrats » : neuf noms, neuf histoires, neuf circuits construits à partir de rien. Pour chacun d’eux, mes notes : qui tranche vraiment, ce qu’il ne faut jamais dire, quelle remise sera attendue, à quelle heure il vaut mieux appeler. Rien de tout cela ne figurait dans le CRM. Tout était dans mes tableaux, et dans ma tête.
Six mois plus tôt, j’avais remboursé mon prêt immobilier. Par anticipation, grâce à la prime obtenue après le dossier Granit. Douze années de mensualités, et soudain : terminé. Ce jour-là, je m’étais dit que j’allais enfin pouvoir respirer. Que la stabilité commençait maintenant.
Mais la stabilité, à présent, était assise dans le bureau de Gérard Roussel, avec une cravate fine et une montre connectée.
J’ai refermé le dossier. Puis je l’ai rouvert. J’ai recompter : neuf contrats, quatre cent treize mille euros sur l’année précédente. Les miens.
Pas ceux de l’entreprise.
Les miens.
Maxime a commencé par déplacer les meubles. Il a poussé son bureau près de la fenêtre — « la lumière est meilleure comme ça ». Il a remplacé le fond d’écran de l’ordinateur par le logo d’une formation en business. Et, dès le troisième jour, il a instauré un nouveau format de reporting.
— L’ancien système n’est pas efficace, a-t-il expliqué pendant une courte réunion.
