en jetant un coup d’œil à sa montre connectée. — Il nous faut des KPI, des tableaux de bord, une visualisation du tunnel commercial. J’ai déjà préparé un modèle.
Le « modèle » en question était un fichier Excel chargé de graphiques bariolés et de dix colonnes, dont la moitié racontaient exactement la même chose. Mon propre tableau, celui dans lequel je suivais les contrats depuis treize ans, était plus sobre, moins séduisant visuellement — et il fonctionnait. Une ligne par contrat, tout y tenait : délais, volumes, état d’avancement, interlocuteur. En trois secondes, je savais où nous en étions. Maxime, lui, ne voyait pas cela. À ses yeux, une courbe bien colorée valait mieux qu’un outil réellement utile.
En onze jours, quatre incidents se sont produits.
Le premier : Maxime a pris à ma place un appel de « Bâtirhône ». Le directeur des achats, Antoine Schneider, était mon contact depuis 2016. Il téléphonait pour confirmer les conditions de la livraison de printemps. Maxime lui a promis douze pour cent de remise. Nous n’avions jamais accordé plus de sept. Quand je l’ai appris, une chaleur violente m’a traversé la poitrine, comme si l’on m’avait versé de l’eau bouillante sous les côtes. J’ai rappelé Antoine Schneider moi-même et j’ai passé deux heures à rattraper l’affaire. Gratuitement. Hors de mes horaires. À la fin, il m’a demandé : « Sandrine, dites-moi franchement, qu’est-ce qui se passe chez vous ? Si vous partez, je préfère le savoir tout de suite. »
Le deuxième : Maxime a « réorganisé les priorités » et repoussé de deux semaines une expédition destinée à « TransHexagone Logistique ». Sans validation. La livraison a été manquée. Pénalités : mille deux cents euros. Je l’ai découvert un vendredi soir, quand la réclamation est arrivée par mail. J’ai travaillé dessus jusqu’à vingt-deux heures.
Le troisième : Maxime m’a demandé de convertir mes tableaux « au nouveau format ». Autrement dit, de casser un système qui tournait parfaitement pour tout faire rentrer dans ses graphiques multicolores. J’y ai consacré seize heures en deux semaines. Seize heures supplémentaires, non payées, offertes, pour abîmer mon propre outil de travail.
Le quatrième : en réunion, Maxime a déclaré : « Il faut scaler notre base clients. Neuf contrats seulement, c’est trop peu pour une société de notre niveau. » Neuf contrats représentant environ quatre cent dix mille euros. Des contrats que j’avais construits année après année. « Trop peu. » Les collègues ont baissé les yeux. Laura Petit, de la logistique, m’a lancé un regard rapide, interrogateur. Je n’ai pas bougé.
Gérard Roussel observait tout cela depuis son bureau. Et il ne disait rien. Enfin, si. Il m’a dit :
— Sandrine, tu es là, toi. Tu peux sécuriser derrière. Le garçon apprend.
Sécuriser derrière. Treize années de travail irréprochable, et voilà qu’on me demandait de « sécuriser » un garçon qui, en deux semaines, avait créé plus de problèmes que tout le service en une année. J’étais debout devant sa porte, avec une seule envie : lui répondre que je n’étais pas une baby-sitter, mais la personne qui lui apportait près de quatre cent mille euros de chiffre. Je ne l’ai pas fait. J’ai simplement hoché la tête, puis je suis retournée à mon poste.
Parce que je savais déjà que cela ne servirait à rien. J’avais parlé deux fois. Deux fois, j’avais entendu : « On va regarder ça. » Et, chez nous, regarder revenait toujours à ne rien faire.
Je me suis assise devant l’écran. La livraison ratée, la réclamation de TransHexagone Logistique, les seize heures perdues : tout était là, sous mes yeux. Au-dessus de moi, la climatisation ronronnait, brassant cet air sec et administratif qui me donnait mal au crâne en fin de journée. Dehors, la nuit tombait déjà. Un soir de décembre, à seize heures trente.
Mes mains reposaient sur le clavier. Soudain, j’ai compris que je n’écrivais plus. J’étais seulement assise, le regard fixe. Mon doigt appuyait machinalement sur la barre d’espace. Une fois. Puis encore. Treize ans. Quatre cent dix mille euros. Quatre promesses. Rien.
C’est à cet instant qu’Antoine Schneider m’a appelée. Pas sur la ligne du bureau. Sur mon portable personnel.
— Sandrine, dites-moi la vérité. Ce nouveau, il va rester ?
— On dirait bien.
— Écoutez. Moi, je ne travaillerai pas avec lui. Depuis dix ans, on me désigne un interlocuteur, je m’habitue, puis on le remplace. Ça suffit. Mon interlocutrice, c’est vous. Si vous partez, je mets le contrat en pause.
Je l’ai écouté sans l’interrompre. Derrière la cloison, Maxime expliquait à quelqu’un, au téléphone, comment il allait « optimiser les processus ».
— Merci, Antoine Schneider, ai-je répondu. Je reste joignable. Comme toujours.
J’ai raccroché. J’ai ouvert mon ordinateur portable. Et, pour la première fois en treize ans, j’ai mis mon CV à jour.
Les mots sortaient vite, sans hésitation. « Expérience en accompagnement d’appels d’offres : vingt-trois ans. Portefeuille de contrats actifs : jusqu’à neuf dossiers simultanés. Volume annuel géré : à partir de 350 000 €. » Sur le papier, ma valeur sautait aux yeux. Ici, on me résumait à : « sécurise derrière ».
Sur mon bureau traînait le modèle de Maxime, avec ses graphiques criards. Je l’ai poussé vers le bord. Puis j’ai sorti mon dossier à moi, une chemise cartonnée toute simple, sans étiquette. J’y ai commencé à glisser des copies : contrats, rapprochements, tableaux annotés. Pas tout. Seulement ce qui m’appartenait vraiment. Ce que j’avais bâti seule, ce qui reposait sur mon nom et sur mes relations.
Je ne savais pas encore pourquoi je le faisais. Par précaution, sans doute.
La réunion mensuelle fut fixée au mercredi. Maxime préparait la présentation du plan trimestriel : sa première. La veille, j’ai aperçu son brouillon sur le disque partagé et je l’ai ouvert rapidement. Dans la ligne consacrée aux retours, il y avait une erreur. Il avait repris le pourcentage de l’année précédente, sans intégrer le gros retour effectué en octobre par ProInvest. L’écart approchait les huit mille euros.
Je suis allée le voir.
— Maxime, il y a une inexactitude dans les retours. Il faut tout recalculer correctement.
