Au contraire, cette clarté soudaine lui parut presque plus supportable que les trois années passées dans le flou et les demi-mensonges.
— Je comprends, répondit-elle calmement. Va chez ta mère, Julien.
Il cligna des yeux, comme s’il avait mal entendu.
— Quoi ?
— Je parle sérieusement. Va-t’en. Tu récupéreras tes affaires demain, quand tu seras redescendu. Je déposerai les clés chez la voisine.
Julien resta immobile, à la dévisager, attendant visiblement qu’elle éclate de rire, qu’elle s’excuse ou qu’elle retire ses paroles. Camille ne fit rien de tout cela.
— Tu ne mesures pas ce que tu es en train de faire, souffla-t-il.
— Si. Très bien, même.
Dans l’entrée, Monique lança d’une voix triomphante qu’elle l’avait toujours su : cette femme n’avait ni cœur ni intelligence. Victor ajouta quelques mots d’approbation, sans grande conviction. Julien demeura encore une minute sur place, puis il attrapa sa veste et sortit. Camille referma derrière lui. Le nouveau verrou émit un déclic net.
Elle alla jusqu’à la cuisine, mit de l’eau à chauffer et s’assit près de la fenêtre. Dehors, la nuit était déjà tombée.
Julien revint chercher ses affaires deux jours plus tard. Il passa le matin, pendant que Camille était au travail. Il emporta ses vêtements, son ordinateur portable, quelques papiers. Les clés neuves, celles qu’elle avait laissées chez la voisine, il les rendit. Elles l’attendaient sur la table de la cuisine, posées à côté d’un mot. Il y écrivait qu’il avait besoin de temps pour réfléchir. Camille lut la phrase jusqu’au bout, replia le papier et le rangea dans un tiroir.
Du temps, elle aussi en avait. Et elle réfléchissait déjà. Sans précipitation, sans larmes, avec cette lucidité froide qui apparaît parfois quand une décision longtemps repoussée finit enfin par être prise.
Une semaine plus tard, elle prit rendez-vous avec une avocate. Non qu’elle veuille tout accélérer à n’importe quel prix ; elle avait surtout besoin de savoir comment les choses se passeraient concrètement. L’avocate était une femme d’un certain âge, au dos très droit, qui semblait avoir perdu depuis longtemps l’habitude de tourner autour des sujets. Camille lui raconta les faits. L’autre l’écouta sans l’interrompre, nota quelques éléments, puis demanda si elle possédait les justificatifs de l’apport initial et l’historique des remboursements du prêt immobilier.
Camille avait tout conservé. Relevés bancaires, quittances, contrat d’achat, attestations de la banque : rien ne manquait. Quatre années passées à tenir les comptes dans une entreprise de bâtiment lui avaient appris à ne jamais jeter un document important.
L’avocate examina les pièces une à une, leva finalement les yeux et déclara :
— Votre dossier est solide.
Ensuite, les choses suivirent leur cours. Lentement. Avec les démarches, le tribunal, les expertises, puis les inévitables tentatives de Julien pour trouver un arrangement « à l’amiable », mais selon ses propres conditions. Camille se rendit aux rendez-vous, écouta, répondit peu, toujours avec précision. Un jour, Monique téléphona pour lui annoncer qu’elle regretterait son comportement et que le retour de bâton pouvait être terrible. Camille répondit qu’elle prenait bonne note de cet avis, puis mit fin à l’appel avec politesse.
La procédure dura trois mois. Camille fournit un dossier complet : l’acte d’acquisition, les preuves de l’origine de ses économies personnelles, ainsi que l’historique du crédit, où apparaissait clairement que la majeure partie des mensualités avait été réglée par elle. Julien tenta de contester la répartition des parts. Son avocat fit ce qu’il put avec les éléments disponibles, mais il n’y avait pas grand-chose à défendre.
Le jugement attribua à Camille les deux tiers de l’appartement. Julien obtint une compensation financière correspondant à sa contribution réelle. Quant à Monique, elle n’obtint rien du tout, pour la simple raison qu’elle n’avait jamais eu le moindre droit sur ce logement. Jusque-là, personne n’avait seulement pris la peine de le lui rappeler.
Camille reçut la nouvelle un jour parfaitement ordinaire, pendant sa pause déjeuner. Elle lut le message de l’avocate, verrouilla son téléphone, puis termina sa soupe.
Un mois après la finalisation de toutes les formalités, elle acheta un nouveau pot pour le ficus. Un grand pot en céramique, couleur terre cuite. Elle y replanta l’arbre et le remit à sa place, près de la fenêtre. Les premiers jours, le ficus eut l’air un peu affaissé — comme cela arrive souvent après un rempotage — puis ses feuilles se redressèrent, et il recommença à chercher la lumière.
Le matin, une tasse de café entre les mains, Camille le regardait en silence. Elle se disait qu’il avait sans doute besoin de plus d’espace depuis longtemps déjà. Simplement, personne ne s’était décidé à le changer de pot.
