Son appartement à elle n’était plus ce refuge où l’on pouvait enfin relâcher les épaules.
Le point de bascule survint un mardi tout à fait ordinaire. Émilie avait dû rester plus tard au bureau ; elle rentra vers vingt heures et trouva, dans son propre logement, Chantal accompagnée d’un homme qu’elle n’avait jamais vu, la trentaine passée, un sac posé près de lui. Il était installé dans la cuisine et mangeait tranquillement, avec l’aisance de quelqu’un qui se serait trouvé chez lui.
— C’est Bruno, mon neveu, expliqua Chantal d’un ton parfaitement calme. Pour l’instant, il n’a nulle part où aller. Je lui ai dit qu’il pouvait rester quelques jours chez vous. Il y a bien assez de place ici.
Émilie demeura immobile sur le seuil de la cuisine. Bruno leva brièvement les yeux, lui adressa un signe de tête, puis se remit à son assiette.
— Chantal, dit-elle après un silence, cet appartement est le nôtre. Vous n’avez pas le droit d’y installer quelqu’un sans nous demander notre accord.
— Oh, ça va, répondit sa belle-mère en balayant l’objection d’un geste. Ce n’est que pour deux ou trois jours. Laurent n’y voit aucun inconvénient.
Le soir même, Émilie découvrit que Laurent, en effet, n’y voyait rien d’anormal. Plus exactement, il n’avait pas été prévenu à l’avance ; mais une fois mis au courant, la situation lui sembla tout à fait acceptable.
— Enfin, Émilie, seulement quelques jours. Il traverse une mauvaise passe.
— Laurent, nous n’étions pas là. Ta mère a fait entrer un homme dans notre appartement sans même nous appeler. Tu trouves ça normal ?
— Bruno n’est pas un inconnu, c’est de la famille.
— Pour moi, c’est un inconnu.
Comme toujours, la conversation se heurta à un mur. Bruno resta quatre jours. Pendant ces quatre jours, Émilie eut l’impression de vivre en invitée sous son propre toit.
Après son départ, elle demanda à Chantal de lui rendre les clés. Elle le fit sans hausser le ton, sans provoquer de scène ; simplement, clairement.
Chantal éclata de rire. Ce n’était ni un rire gêné, ni un rire nerveux : elle riait franchement, comme si on venait de lui dire une absurdité complète.
— Cet appartement appartient à mon fils, déclara-t-elle. J’y viendrai quand bon me semblera. Les clés, je ne les rendrai pas.
— Chantal, légalement, cet appartement est à nous deux. Et je vous demande…
— Tu ne me demandes rien du tout, la coupa Chantal. Sa voix ne contenait même pas de colère ; seulement cette assurance tranquille des gens qui n’envisagent pas qu’on puisse leur résister. Laurent, dis-lui.
Laurent parla. Il expliqua que sa mère avait raison, que les choses avaient toujours fonctionné ainsi, qu’Émilie prenait trop à cœur ce qui n’était, selon lui, qu’une forme d’attention.
À partir de ce jour-là, Émilie cessa de se justifier. Manifestement, les mots ne servaient plus à rien.
Alors elle attendit. Non par faiblesse, mais parce qu’elle avait compris qu’il lui fallait choisir le bon moment.
Ce moment arriva un jeudi sans particularité. Émilie avait pris une journée de repos : la fatigue s’était accumulée, et elle voulait seulement rester chez elle, au calme. Vers midi, la serrure émit un déclic. Elle était assise dans le salon, une tasse de café à la main, un livre ouvert sur les genoux. Des pas résonnèrent dans l’entrée, puis elle entendit, depuis la chambre, le bruit d’une porte d’armoire que l’on ouvrait.
Émilie se leva et s’y rendit.
Chantal se tenait devant le placard grand ouvert. Dans ses mains, elle tenait un manteau. Un manteau neuf, bleu nuit, qu’Émilie avait acheté deux semaines plus tôt et qu’elle n’avait porté que trois fois. Sa belle-mère l’examinait avec une attention possessive, comme si elle l’essayait déjà en pensée : elle le tournait sur son cintre, observait le col, évaluait la coupe.
— Chantal, dit Émilie depuis l’embrasure.
Sa belle-mère ne sursauta même pas. Elle se retourna avec naturel.
— Ah, tu es là. Je ne savais pas. Puis, désignant le manteau d’un mouvement du menton, elle ajouta : Ça ne te dérange pas si je le prends ? J’en ai justement besoin, et toi, tu as tellement d’affaires.
— Ne touchez pas à mes affaires.
Émilie la fixa encore quelques secondes. Puis elle pivota et quitta la pièce.
Chantal partit une demi-heure plus tard. Le manteau était resté à sa place, suspendu dans l’armoire. Mais, après cet épisode, quelque chose en Émilie se fixa définitivement : avec une netteté froide, sans la moindre possibilité de retour en arrière.
