Les factures du logement, elles aussi, sortaient de la poche de Nathalie. Le crédit de la voiture, celle avec laquelle Christophe conduisait Catherine Rousseau aux courses et à ses rendez-vous médicaux, c’était encore elle qui l’assumait. Même le cadeau d’anniversaire de Camille Richard avait été payé avec sa carte.
Et pendant tout ce temps, on lui répétait qu’elle devait se montrer reconnaissante d’avoir une place dans leur famille.
Le soir, Christophe appela.
— Tu es où ?
— Chez Isabelle Garnier.
— Sérieusement ? Chez cette divorcée ?
— Va droit au but.
— Maman pleure.
— Dis-lui qu’elle n’aura pas les 6 000 €.
— Tu te comportes de façon ignoble.
— Je refuse seulement de donner de l’argent à quelqu’un qui voulait me manipuler.
— C’est ma mère !
— Alors débrouille-toi avec elle.
Sa voix baissa d’un ton.
— Nathalie, qu’est-ce que tu cherches au juste ? Que je choisisse entre vous deux ?
— Non. Tu as déjà choisi.
— Je n’ai rien choisi du tout.
— Si. Le jour où tu m’as dit de faire mes valises.
À l’autre bout du fil, le silence devint lourd, chargé de colère.
— Tu crois que je vais te courir après ?
— Non.
— Dans ce cas, on divorce.
— Très bien.
Christophe se tut. Il avait sans doute gardé ce mot comme une arme, et voilà qu’il venait de tomber comme une simple réponse.
— Tu le regretteras, finit-il par dire.
— Peut-être. Mais pas pour l’argent.
Une semaine plus tard, Catherine Rousseau appela elle-même. Nathalie en fut surprise, mais décrocha.
— Nathalie, commença sa belle-mère d’une voix douce, tu es une femme adulte. Pourquoi pousser les choses jusqu’au divorce ?
— Vous vouliez me remettre à ma place.
— Mon Dieu, qui t’a mis une idée pareille en tête ?
— Vous. Devant l’immeuble.
— J’étais bouleversée. J’avais de la tension.
— Catherine Rousseau, inutile.
La belle-mère marqua une pause.
— Bon. Parlons franchement. Christophe est à cran. Depuis ton départ, il perd pied. La maison est sens dessus dessous. Il mange n’importe quoi. Il arrive en retard au travail. Tu connais son caractère.
— Je le connais.
— Alors reviens. Et pour l’argent… si tu ne veux pas verser les 6 000 €, donne au moins 3 000 €. Le reste plus tard.
Nathalie ferma les yeux. Pas de douleur. De fatigue.
— Après tout ce qui s’est passé, vous me demandez encore la moitié ?
— Je te le demande pour la famille.
— Pour Camille Richard.
Catherine expira sèchement.
— Camille fait aussi partie de la famille.
— Dans ce cas, que Christophe lui donne son propre argent.
— Il n’a pas une somme pareille !
— Alors le mariage sera plus modeste.
— Comme tu es devenue dure.
— Non. J’ai simplement cessé d’être pratique.
Après cet appel, dix jours de calme s’installèrent.
Nathalie loua un petit studio pour 280 € par mois. Ce n’était pas en périphérie, mais il n’y avait rien de luxueux non plus. Elle posa sa valise près de l’armoire, acheta deux tasses, un jeu de serviettes neuf et une lampe de bureau. Le soir, quand elle rentrait, personne ne lui reprochait d’avoir encore mal coupé le pain, rangé la casserole au mauvais endroit ou répondu à Christophe avec un ton qui ne convenait pas.
Elle travaillait comme modéliste dans un petit atelier. Depuis longtemps, elle aurait pu accepter des commandes privées, mais Christophe grimaçait à chaque fois :
— Encore tes chiffons ? Tu ferais mieux de t’occuper d’un vrai travail.
À présent, ces « chiffons » lui rapportèrent 740 € le premier mois. Puis une autre commande arriva. Puis une cliente régulière, qui amena sa sœur.
Isabelle Garnier lui dit :
— Crée une page à part. Montre ce que tu fais.
— Je ne sais pas écrire joliment.
— Mais tu sais créer joliment.
Nathalie s’exécuta. Sans grandes promesses. Des photos, des tailles, des tissus, des délais. Un mois plus tard, son carnet était rempli pour trois semaines.
Christophe réapparut à la fin du mois d’août.
Il l’attendait devant l’entrée de son immeuble de location, un bouquet à la main. Pas ses chrysanthèmes préférés, mais des roses rouges, celles qu’il achetait à toutes les femmes quand il voulait donner l’impression d’être généreux.
— Salut, dit-il.
— Pourquoi es-tu venu ?
— Pour parler.
— Parle.
Il jeta un regard vers la cour.
— On peut monter ?
— Non.
— Nathalie, j’ai tout compris.
— Quoi exactement ?
— Que je me suis emporté. Maman aussi. Elle est d’une autre génération, elle parle trop brutalement.
— Elle parle surtout franchement quand elle croit que je n’entends pas.
Christophe eut une grimace.
— Arrête de t’accrocher à des mots.
— Tu es venu te réconcilier ou m’expliquer pourquoi, une fois encore, tout est de ma faute ?
Il baissa le bouquet.
— Je suis épuisé. À la maison, c’est invivable. Maman me harcèle tous les jours. Camille et son fiancé réclament de l’argent. Le crédit de la voiture m’étrangle. Je… Enfin, j’ai compris que sans toi, ça va mal.
Nathalie hocha lentement la tête.
— Bien sûr que ça va mal. Je finançais ton confort.
— Ne dis pas ça.
— Si.
Il observa son sac, sa robe soignée, son visage calme.
— Tu as changé.
— Non. Avant, tu ne voyais que ce qui t’arrangeait.
Christophe fit un pas vers elle.
— Recommençons. Je parlerai à maman. Plus personne ne touchera à ton argent.
— La demande de divorce est déjà déposée.
— On peut la retirer.
— Je ne le ferai pas.
Il serra les mâchoires.
