« Tu es mon épouse, pas une étrangère. » dit Christophe, le téléphone à la main, ordonnant le virement sous le regard condescendant de sa belle-mère

Humiliation insupportable, mépris familial scandaleux et injuste.
Histoires

— Et qu’est-ce que tu t’imagines avoir entendu ? Deux vieilles femmes qui bavardent, ça raconte n’importe quoi.

— Que les travaux n’auront pas lieu. Que l’argent ira à Camille Richard. Que personne n’a jamais eu l’intention de signer la moindre reconnaissance de dette. Et que, moi, je suis une pièce rapportée.

— Elle a pu parler sous le coup de l’énervement.

— Curieux, son énervement avait l’air très calme.

Christophe Girard lança son téléphone sur la table.

— Donc c’est ça ? Pour quelques mots malheureux, tu refuses d’aider ma mère ?

— Pas pour des mots. Pour la vérité.

— Tu ne te rends même plus compte de ce que tu dis, Nathalie. Tu vis dans ma famille, tu portes mon nom, et tu chipotes pour 6 000 € quand il s’agit de la mère de ton mari.

— De ta mère. Pas de la mienne.

Il éclata d’un rire sec.

— Enfin. Te voilà telle que tu es vraiment.

La porte d’entrée s’ouvrit à cet instant. Catherine Rousseau entra avec une expression qui disait clairement qu’elle avait déjà compris : quelque chose avait déraillé.

— Christophe ?

— Elle refuse de faire le virement.

Sa mère retira lentement son foulard.

— Et pourquoi donc ?

— Parce qu’elle vous a entendue parler avec Danielle François devant l’immeuble.

Catherine Rousseau fixa Nathalie. Elle n’avait pas l’air effrayée. Seulement agacée.

— Écouter aux portes, ce n’est pas très joli.

— Mentir non plus.

— Ah, nous voilà pleine de principes. Pourtant, vivre onze ans auprès de mon fils, ça ne vous dérangeait pas. Il vous a portée à bout de bras.

Nathalie tourna brièvement les yeux vers son mari.

— Christophe, montre donc à ta mère les relevés des huit derniers mois. Les charges, les courses, le crédit de ta voiture, les médicaments pour elle quand elle en réclamait.

— Ne commence pas avec tes comptes.

— Si, justement. Parce que “porter à bout de bras”, ici, c’est une formule un peu trop généreuse.

Catherine posa son sac sur une chaise.

— Une femme doit soutenir son mari.

— Et un mari doit comploter avec sa mère ?

Christophe abattit sa paume sur la table.

— Ça suffit ! Tu fais le virement maintenant, et on n’en parle plus.

— Non.

— Alors prépare tes affaires.

Catherine Rousseau releva légèrement le menton. Elle attendait la scène habituelle : Nathalie baisserait les yeux, chercherait à se justifier, supplierait qu’on ne s’emporte pas. Cela s’était déjà produit. Après les disputes. Après les humiliations pendant les repas de famille. Après les leçons sur la « sagesse féminine », que sa belle-mère confondait avec l’art de se taire.

Mais Nathalie se dirigea vers la chambre.

Christophe la suivit aussitôt.

— Où est-ce que tu vas ?

— Faire ma valise.

Il se figea sur le seuil.

— Tu es sérieuse ? Tu pars ?

— C’est toi qui viens de me le proposer.

— Je voulais te faire peur !

— Raté.

Nathalie tira du haut du placard une valise grise, ancienne, à la poignée usée. Elle l’avait achetée autrefois pour 9 €, avant son tout premier déplacement professionnel. Christophe s’en était toujours moqué.

— C’est avec cette horreur que tu comptes t’en aller ? demanda-t-il. Au moins, c’est symbolique.

— Elle est pratique. Elle n’accepte pas le superflu.

Elle y rangea ses papiers, quelques robes, son ordinateur portable, la petite boîte contenant la montre de son père et un dossier de reçus. Pas le bleu. Un simple dossier cartonné fermé par un élastique.

Christophe la regardait faire.

— Tu reviendras ce soir.

— Non.

— Demain, alors.

— Non plus.

— Nathalie, franchement, qui voudra de toi avec tes grands principes ?

Elle ferma la valise.

— Moi.

Dans le couloir, Catherine Rousseau l’observait de haut, alors même qu’elle était plus petite qu’elle.

— Vous vous croyez maligne maintenant ? Très bien. Mais ne revenez pas pleurer ensuite. Christophe a bon cœur, moi, je ne vous laisserai pas remettre un pied ici.

— Vous n’aurez pas à le faire.

— Ah, c’est comme ça ?

— Exactement.

Nathalie quitta l’appartement sans claquer la porte. Sur le palier flottait une odeur de peinture fraîche mêlée à celle de la poussière ancienne. Près de l’ascenseur, elle sortit son téléphone et appela Isabelle Garnier, une amie qu’elle connaissait depuis l’époque où elles travaillaient toutes les deux dans un atelier de couture.

— Isabelle, ta chambre est toujours libre ?

— Oui. Qu’est-ce qui se passe ?

— Je t’expliquerai plus tard. Je peux venir pour deux semaines ?

— Viens.

— Je te paierai.

— Viens d’abord.

Quarante minutes plus tard, Nathalie était assise dans la cuisine d’Isabelle. Celle-ci lui servit un thé brûlant et poussa vers elle, sans un mot, une assiette avec du fromage. Pas de questions. Pas de pitié. C’était mieux que toutes les consolations.

— 6 000 € ? répéta Isabelle, lorsque Nathalie eut fini de raconter.

— Oui.

— Et tu étais vraiment sur le point de les envoyer ?

— L’application était déjà ouverte.

Isabelle la contempla longuement.

— Ton père t’a retenue par la main depuis l’autre monde.

Nathalie retira son alliance et la posa près de sa tasse.

— Non. Je me suis retenue toute seule.

Le lendemain, Christophe envoya un premier message : « Arrête tes bêtises. Rentre. »

Une heure plus tard, un second : « Maman est mal à cause de toi. »

Le soir, un troisième arriva : « Tu as détruit notre famille pour de l’argent. »

Nathalie ne répondit à aucun. Elle alla travailler, termina les commandes urgentes, puis, après le déjeuner, passa à la banque. Là, elle plaça les 6 000 € sur un compte bloqué, avec impossibilité d’effectuer des opérations rapides, et coupa l’accès au compte d’épargne commun sur lequel, jusque-là, elle versait machinalement son salaire.

Ensuite, elle s’installa dans un petit café près de la fenêtre et ouvrit son dossier de reçus.

Le tableau était limpide. Et désagréable.

Depuis des mois, Christophe participait à peine aux dépenses. Son salaire partait par morceaux chez sa mère. Les courses, c’était Nathalie qui les réglait.

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