« donnez-moi toute la somme pour mes travaux » exigea Jacqueline Lefevre, entrant comme pour reprendre possession des lieux

Cette demande égoïste et honteuse me bouleversa.
Histoires

Elle avait expliqué que l’argent avait été viré à son fils et que tout se réglerait vite, tant que les artisans avaient encore des disponibilités.

Dans le couloir, quelqu’un déplaça un escabeau. Le métal racla le sol avec un grincement si aigu que le silence qui suivit prit des allures de scène de théâtre.

Olivier Leclerc se redressa lentement.

— Maman, tu m’as dit que tes murs tombaient en poussière.

— Et chez Juliette, tu crois que c’est du marbre partout ? répliqua aussitôt Jacqueline Lefevre, passant à l’attaque. Elle a des enfants. Son mari plane complètement. Qui doit l’aider, alors ? Les voisins ?

Sophie Mercier, mal à l’aise, fit glisser une feuille d’un côté à l’autre de son dossier.

— Nous pensions que tout le monde était au courant. Vous parliez avec tellement d’assurance… Vous disiez que votre fils apporterait la somme et qu’on pourrait lancer les travaux immédiatement.

Après cette phrase, il ne resta même plus le plus mince voile entre nous et la vérité.

Sur la table se trouvait un devis. Pour un autre appartement. Une autre cuisine. Un autre couloir.

Et notre argent, que Jacqueline Lefevre avait déjà transformé, dans sa tête, en carrelage, papier peint et balcon vitré pour sa fille.

Elle voyait grand. Très grand. À la manière familiale. Sauf que le portefeuille choisi n’était pas le sien.

— Et alors ? lâcha-t-elle. Juliette en a besoin aussi. Je ne vous demande pas un manteau de fourrure pour moi, que je sache.

— Tu es venue nous réclamer notre argent pour refaire l’appartement de Juliette ? demanda Olivier Leclerc, chaque mot posé avec lenteur.

— Pas tout. Ce qu’il faudra.

— Non, dis-je. Vous avez parlé de la totalité.

Elle se tourna vers moi.

— Parce qu’avec vous, autrement, on n’obtient rien. Vous auriez tergiversé pendant des mois. Là-bas, il faut agir maintenant.

— Et nous, on n’a pas le droit de penser à nos fenêtres ? demanda Olivier.

— Vos fenêtres ne vont pas s’enfuir.

— Mais notre argent, lui, devrait courir chez Juliette ? dit-il doucement.

Sophie Mercier fit semblant de chercher un tampon de toute urgence. Une femme intelligente. Quand la vérité familiale retire son manteau au milieu d’une pièce, mieux vaut ne pas rester dans le passage.

Jacqueline Lefevre se redressa, les épaules raides.

— Je suis mère. Je voulais faire au mieux.

— Pour qui ? demandai-je.

Elle ouvrit la bouche. Je vis presque se composer sur son visage tout un discours sur les enfants, le devoir, l’entraide et l’époque devenue cruelle.

Mais au lieu de cette belle tirade, la vérité sortit, nue.

— Pour Juliette, évidemment. Elle en a davantage besoin.

En disant cela, elle venait de tout conclure elle-même.

Pas besoin de cris. Ni de scandale. Ni de blessure exhibée.

Juste une phrase ordinaire, après laquelle il n’y avait plus rien à justifier, plus rien à démêler.

Même les échantillons de carrelage exposés au mur semblèrent perdre leur éclat. Ou bien c’était mon imagination.

Olivier passa une main sur son visage.

— Je vois.

Jacqueline Lefevre parut soudain rapetisser. Pas devenir pitoyable, non. Elle n’était pas de ce genre-là.

Mais elle perdit cette ampleur dans la démarche avec laquelle elle était entrée chez nous le matin même. Quand quelqu’un avance trop sûrement sur une route qui ne lui appartient pas et découvre brusquement un panneau d’interdiction, l’effet est toujours le même.

Je repoussai les papiers vers Sophie Mercier.

— Merci. Nous n’avons plus besoin de calcul.

— Très bien, répondit-elle à voix basse. Si jamais vous changez d’avis, vous savez où nous trouver.

Dehors, l’air était humide. Le bus n’était pas encore arrivé.

Jacqueline Lefevre tenait son sachet de mandarines, qui venait heurter son genou au rythme de son irritation.

— Donc c’est comme ça, dit-elle.

Pour la première fois de la journée, Olivier ne détourna pas les yeux.

— Oui. Exactement comme ça. Notre argent ne partira nulle part.

— Tu refuses d’aider ta sœur ?

— Je ne refuse pas par avarice. Mais tu n’as rien demandé. Tu as décidé à notre place.

Elle rajusta son foulard.

— Et maintenant, quoi ? Je dois me mettre à genoux ?

— Non, dit-il. Tu dois simplement parler normalement.

Je n’ajoutai rien. Parfois, quand un homme prononce enfin lui-même ce qu’il aurait dû dire depuis longtemps, il vaut mieux ne pas l’interrompre, même par compassion.

À la maison, la cuisine était silencieuse et chaude. Je mis la bouilloire en marche.

Elle se mit à ronronner doucement.

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