« donnez-moi toute la somme pour mes travaux » exigea Jacqueline Lefevre, entrant comme pour reprendre possession des lieux

Cette demande égoïste et honteuse me bouleversa.
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— Du cabinet de rénovation, répondit-elle. Celui où l’on établit les devis. Je me suis déjà renseignée. Tout a été chiffré. Si vous voulez faire les choses correctement, il faut tout prendre d’un seul coup et lancer les travaux ensemble : la salle de bains, la cuisine, le couloir. Sinon, vous allez étaler ça centime par centime, et après vous viendrez encore vous plaindre que cela coûte trop cher.

— Vous avez donc déjà fait faire les calculs ? demandai-je en m’asseyant face à elle.

— Évidemment. Vous pensiez que j’étais venue les mains vides ? Je suis quelqu’un de sérieux, moi.

Sur ce point, il était difficile de la contredire. Jacqueline Lefevre était sérieuse, oui. Simplement, chez elle, le sérieux arrivait toujours avant les faits.

Olivier Leclerc se tourna à moitié vers la table.

— Maman, le devis est établi à quel nom ?

La petite cuillère heurta la soucoupe avec un tintement discret.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Beaucoup, répondis-je. Moi, je crois tout le monde, mais avec un papier sous les yeux.

— Ah bon ? Donc, maintenant, ma parole ne suffit plus ?

— Elle suffit. Mais pas pour une somme entière.

Olivier hocha aussitôt la tête, manifestement soulagé de voir la conversation quitter le terrain miné des sentiments familiaux pour revenir à celui, beaucoup plus solide, des documents.

— Oui, maman. Montre-nous simplement le devis, et ce sera réglé.

Elle pinça les lèvres.

— Très bien, allons-y. Même tout de suite, si vous voulez. Mais après, ne venez pas dire que je ne vous ai pas proposé.

Pendant que nous nous préparions, elle eut le temps de soupirer deux fois devant nos vieilles fenêtres, de lancer à notre lustre un regard si accusateur qu’on aurait cru l’objet responsable de l’avarice de toute la famille, puis de faire remarquer qu’un rafraîchissement ne ferait pas de mal non plus dans notre appartement.

C’en devenait presque attendrissant. Comme quelqu’un venu emporter votre gâteau et qui, au passage, s’inquiéterait de l’état de votre four.

Dans le bus, elle s’installa près de la vitre, son sachet de mandarines posé sur les genoux. À chaque virage, le plastique froissait bruyamment, comme s’il tenait lui aussi à participer au débat.

Olivier gardait le silence. Moi aussi.

Seul le conducteur éternuait nerveusement à chaque arrêt, tandis qu’une collégienne derrière nous grignotait des biscuits apéritifs avec une telle intensité qu’elle semblait assurer la bande-son de notre trajet.

Le cabinet occupait le rez-de-chaussée d’un immeuble ancien. Dans le couloir flottait une odeur mêlée de peinture fraîche, de dossiers jaunis et de cette poussière administrative qui, à mon avis, est fournie aux établissements en même temps que le tampon et la plaque vissée sur la porte.

Au mur, des échantillons de carrelage étaient accrochés. Tous brillants, joyeux, impeccables, avec cet air de promettre qu’un simple mètre carré pouvait résoudre à la fois un mariage, une tension artérielle et les relations avec la belle-famille.

Sophie Mercier était une femme petite, portant des lunettes, un classeur coincé sous le bras et une expression si professionnelle que Jacqueline Lefevre elle-même baissa légèrement le volume.

— Bonjour, Jacqueline Lefevre. Vous êtes venue avec votre famille ?

— Avec ma famille, oui, répondit ma belle-mère. Figurez-vous qu’à la maison, on réclame une inspection.

Sophie esquissa un sourire poli.

— C’est normal. De nos jours, il vaut mieux tout vérifier avant de s’engager.

— Parfait, dis-je. Dans ce cas, pourriez-vous nous montrer le devis, s’il vous plaît ?

— Bien sûr.

Elle ouvrit son classeur, posa les feuilles sur le bureau, et l’odeur de peinture me sembla soudain plus forte.

Parce que l’adresse inscrite sur le devis n’était pas celle de Jacqueline Lefevre.

Au début, je crus avoir mal lu. Cela arrive. Quand on s’attend à voir une chose et qu’une autre apparaît sous ses yeux, le regard devient, l’espace d’une seconde, celui de quelqu’un qui aurait oublié ses lunettes dans une pharmacie.

Mais non.

Ce n’était pas la même rue. Pas le même immeuble. Pas le même appartement.

Olivier se pencha sur la feuille.

— Maman… c’est quoi, ça ?

Une joue de ma belle-mère tressaillit. À peine. Mais je le vis.

— C’est… un exemple.

Sophie Mercier releva les yeux.

— Un exemple ? Mais non. C’est l’appartement de Juliette Simon. Nous avons calculé la cuisine et le couloir pour elle. Il était aussi question de fermer le balcon avec des vitrages, si cela entrait dans le budget.

— Quelle Juliette Simon ? demandai-je, même si j’avais déjà compris.

Sophie ajusta ses lunettes.

— La fille de Jacqueline Lefevre.

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