« donnez-moi toute la somme pour mes travaux » exigea Jacqueline Lefevre, entrant comme pour reprendre possession des lieux

Cette demande égoïste et honteuse me bouleversa.
Histoires

— Marie, ouvre. Je ne viens pas boire le thé, je viens pour une affaire sérieuse.

Je n’avais même pas encore eu le temps de tourner la clé que je le savais déjà : cette journée n’allait pas être ordinaire.

Sur le palier flottaient une odeur de poussière, de mandarines et de soupe au laurier préparée chez quelqu’un. Jacqueline Lefevre se tenait devant ma porte avec une assurance telle qu’on aurait dit que ce n’était pas moi qui habitais là depuis vingt-deux ans, mais elle qui était sortie cinq minutes et revenait reprendre possession des lieux.

Dans une main, elle tenait un sac ; dans l’autre, ses gants. Les lèvres pincées, le regard pratique, dominateur.

Pas vraiment fâché. Plutôt ce genre de regard devant lequel les armoires, les buffets et, si l’on n’y prend garde, les portefeuilles s’ouvrent tout seuls.

— J’ai appris que de l’argent vous était tombé dessus. Alors inutile de tourner autour du pot : donnez-moi toute la somme pour mes travaux.

Sans répondre, j’ouvris la porte plus largement.

— Bonjour, Jacqueline Lefevre.

Elle entra comme on inspecte un territoire, non comme quelqu’un qui vient formuler une demande.

— Ma journée se passera bien si vous ne commencez pas à faire semblant de ne pas comprendre.

Olivier Leclerc apparut dans l’encadrement de la chambre, en débardeur, avec l’expression d’un homme qui a déjà tout entendu mais espère encore que la conversation vient de l’appartement voisin.

— Maman, si tôt ?

— Et quand veux-tu que je vienne ? Le soir, chez vous, l’argent se cache avec la conscience. Et puis, soit dit en passant, je ne demande pas pour mon plaisir. Mes murs tombent en poussière.

— Vos murs ? demandai-je.

— Ceux de qui, sinon ? Du pape ?

C’était précisément pour cela que Jacqueline Lefevre m’étonnait toujours. Lorsqu’elle avait besoin de l’argent des autres, elle présentait l’affaire comme s’il s’agissait de sauver non pas son confort, mais le patrimoine de la République française.

La bouilloire n’avait pas encore commencé à frémir qu’elle était déjà installée à la table de la cuisine, son foulard retiré et soigneusement posé près du sucrier. C’était sa façon à elle : s’asseoir solidement, afin que la discussion le soit tout autant.

Sur le rebord de la fenêtre traînait un bocal rempli de boutons ; dehors, une maigre neige de mars bruissait contre les vitres ; sur la cuisinière persistait l’odeur des pommes de terre sautées de la veille.

Une journée parfaitement banale. Avec, seulement, un arrière-goût d’argent.

Je mis la bouilloire en marche.

— Et d’où tenez-vous cela ?

— Mon Dieu, Marie, vous ne vivez pas sur la Lune. De l’argent est arrivé sur la carte d’Olivier, voilà comment je l’ai su.

Olivier toussota, mal à l’aise.

— Il n’est pas “arrivé”, on me l’a viré.

— Ne m’embrouille pas avec tes mots. De l’argent, c’est de l’argent. Et moi, j’ai besoin de refaire mon appartement. Maintenant. En urgence.

La bouilloire se mit à gronder.

Je me tournai vers mon mari.

— Olivier, tu en as parlé à ta mère ?

Il fixa la fenêtre comme si la réponse y était soudain projetée.

— Eh bien… j’ai dit qu’on m’avait donné une prime.

— Une prime ? s’anima Jacqueline Lefevre. Tu appelles ça modestement une prime ? Une somme pareille, de nos jours, on n’en voit pas tous les matins.

À cet instant, ma curiosité devint réelle.

Nous n’avions indiqué le montant à personne. Ni à notre fille, ni à la voisine du huitième, qui connaissait les nouvelles avant même le facteur, ni même à la cousine d’Olivier, grande passionnée de comptabilité familiale.

Nous avions prévu de remplacer les fenêtres et l’installation électrique. Nous voulions simplement vivre sans cette comédie où, dès qu’on branche la bouilloire, le lustre du couloir cligne de l’œil comme une femme au bal en 1987.

Je posai une tasse devant ma belle-mère.

— Et quelle est donc cette somme, puisque vous semblez si bien informée ?

Elle prit son thé avec aplomb.

— Oh, ne chipote pas. Sophie Mercier m’a dit que c’était conséquent.

Olivier fronça les sourcils.

— Quelle Sophie Mercier ?

— Une Sophie Mercier ordinaire. Du bureau.

Elle prononça cela puis baissa aussitôt les yeux vers sa tasse, comme si elle venait de dire une broutille. Or, je l’avais remarqué depuis longtemps : quand quelqu’un fait semblant d’avoir lâché un détail sans importance, c’est justement là que se cache l’essentiel.

— De quel bureau exactement ? demandai-je.

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