Camille, naturellement, n’en fit rien. Elle fourra simplement le sac dans les bras de la sœur de son mari, en lui indiquant que la laverie se trouvait dans l’immeuble d’à côté. Sophie haussa les épaules, comme si cela lui était égal, puis revint s’installer à table.
— Vous êtes bien, ici, déclara-t-elle la bouche pleine de saucisson. Bel appart, travaux propres, meubles chers… Vous trouvez tout cet argent où, au juste ?
— Pardon ? fit Camille, persuadée d’avoir mal compris.
— Je demande d’où vient l’argent. Julien se plaint toujours qu’il n’en a pas. Et pourtant vous vivez en plein centre, dans un logement pareil !
Camille sentit la colère lui monter au visage. Elle se retint pourtant. Dans la famille de Julien, il y avait des gens tout à fait convenables, et Sophie était bien capable d’aller leur raconter n’importe quelle horreur.
— Il existe un endroit secret… commença Camille.
Les invités se penchèrent presque vers elle. Après une longue pause, elle articula bien fort, syllabe par syllabe :
— Ça s’appelle : trouver un TRA-VAIL !
— Mais nous travaillons, ma chère ! répliqua Sophie. Seulement, avec un salaire honnête, on ne devient pas riche. Chez vous, visiblement, les affaires tournent trop bien. Donc vous devez bien piquer quelque chose quelque part. Partagez un peu avec la famille, et nous ne dirons rien à personne !
Camille abattit sa tasse sur la table et se leva d’un bond.
— Ça suffit, Julien. Soit tu appelles un taxi pour ta sœur, soit tu t’occupes tout seul de tes proches, tu les nourris et tu les amuses. Moi, je vais dormir. Et que personne ne s’avise de me réveiller, sinon j’appelle la police.
Pendant un bon moment encore, elle entendit des voix étouffées, des pas, des bruits de vaisselle. Puis elle régla son réveil sur six heures et finit par s’endormir.
Comme elle s’y attendait, Sophie et ses « garçons » passèrent la nuit sur place. Mais Camille n’avait aucune envie de recroiser cette femme insupportable. Le matin, elle se prépara sans faire de bruit et partit au travail. Julien l’appela, lui envoya des messages ; elle ne répondit pas. Elle savourait le silence, la distance, cette paix inespérée. Arrivée une heure et demie en avance au bureau, elle prit un café et se mit tranquillement à trier ses dossiers.
Après sa journée, elle s’arrêta au supermarché. Une fois garée sur le parking de leur immeuble, elle téléphona à son mari.
— Allô. Julien, descends. Il faut monter les courses.
— Tu ne peux vraiment pas les porter toute seule ? demanda-t-il en bâillant.
— Non, répondit Camille, déjà prête à exploser. Remercie-moi plutôt de ne pas t’avoir envoyé les faire. Je prépare moi-même mon anniversaire, au cas où tu l’aurais oublié.
À vrai dire, dans leur couple, c’était surtout elle qui faisait rentrer l’argent. Depuis plusieurs années, son poste avait évolué, et ses revenus avec. C’est grâce à cela qu’ils avaient pu refaire l’appartement avec goût et acheter une bonne voiture. Julien, autrefois, avait eu de l’ambition. Mais au fil du temps, il s’était laissé aller : au lieu de se former, de bouger, de faire du sport, il préférait s’affaler devant les matchs à la télévision.
Il déposa les sacs dans l’entrée, puis retourna aussitôt s’allonger devant l’écran.
Camille poussa la porte de la cuisine et resta figée.
La pièce était méconnaissable. Des assiettes sales s’entassaient partout. Des restes traînaient sur la table. Les saucissons et fromages coûteux qu’elle avait prévus pour sa fête avaient été ouverts, entamés, abandonnés. Dans le pot de caviar rouge acheté à l’avance, des mégots baignaient au fond. Une odeur infecte flottait dans l’air.
— Non mais… souffla-t-elle, incapable de trouver des mots corrects.
Les bouteilles prévues pour la soirée avaient été vidées ou, pire encore, simplement ouvertes et laissées comme ça.
— Camille ! lança Julien depuis le salon. Il y a un truc. Mon frère, Nicolas Lefebvre, a écrit. Et l’oncle Antoine aussi. Ils disent qu’ils ne viendront pas à ton anniversaire.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, sincèrement contrariée.
Elle avait préparé le menu pour un nombre précis d’invités. Et puis, elle tenait à mieux connaître ces personnes-là. La ville n’était pas immense, et la famille Lefebvre y occupait une place très respectée.
— Je ne sais pas trop… marmonna Julien en détournant les yeux.
Camille le fixa, soupçonneuse.
— Je sens que tu ne me dis pas tout. Allez, raconte.
