— Raconte-moi plutôt, et je te couperai un morceau de saumon pour regarder le match.
Julien hésita encore, puis finit par lâcher :
— L’oncle Antoine a laissé entendre que Sophie leur avait téléphoné. Apparemment, elle leur a raconté des choses sur nous… Que nous n’étions pas vraiment ravis de recevoir du monde, que les invitations étaient lancées juste par politesse.
— Je vois, répondit Camille d’un ton pensif.
— Tu vois quoi ? Tu me le coupes, ce saumon ?
— Bien sûr, mon chéri. Seulement, tu sais… je crois que je n’ai pas été très correcte avec ta sœur. J’en ai honte. Invite-les donc à passer à la maison cette semaine, s’il te plaît. On dînera ensemble, je m’excuserai.
— D’accord. Oui, je les inviterai. Il faut rester en bons termes avec la famille.
— Parfait. Merci, mon chéri.
Elle avait une envie folle de lui mettre le nez dans toute cette saleté, puis d’appeler Sophie pour lui dire ses quatre vérités. Mais, brusquement, Camille comprit qu’une autre stratégie serait bien plus efficace.
Sans cris ni scène, elle remit l’appartement en ordre et retourna acheter quelques produits fins. Son anniversaire tombait ce samedi-là, et elle avait prévu de réunir ses rares invités dans le café situé au rez-de-chaussée de leur immeuble. Seulement, à cause des ragots de Sophie, la famille de Julien refusait de venir. Or Camille tenait vraiment à se rapprocher des Lefebvre.
Le lendemain soir, en rentrant du travail, elle découvrit le chaos dès l’entrée.
Lucas courait partout dans l’appartement, évidemment sans avoir retiré ses chaussures.
— Salut, ma belle ! Tu nous as appelés, nous voilà ! lança Sophie en surgissant dans le couloir.
Elle portait le peignoir préféré de Camille, une serviette enroulée autour des cheveux.
— On n’a plus d’eau chez nous, alors on s’est dit qu’on allait profiter de votre jacuzzi.
— J’espère que le bain vous a détendus, répondit Camille avec un sourire crispé, en se retenant de justesse.
Toute la soirée, elle dut servir ses invités. Elle présenta des excuses pour son attitude, convia Sophie, Thomas et leur fils à son anniversaire, puis leur demanda de transmettre l’invitation aux Lefebvre ainsi qu’à l’oncle Antoine. Au passage, elle mentionna avec naturel les boissons coûteuses et les mets raffinés qu’elle avait achetés. Elle se coucha tôt. Comme à son habitude, elle partit de bonne heure au bureau. Une fois son café préparé, installée confortablement dans son fauteuil, Camille ouvrit une application spéciale sur son téléphone et sourit avec satisfaction. La moitié du plan était accomplie. Il ne restait plus qu’à attendre la fête.
Malgré les manœuvres de Sophie, tous les parents vinrent à l’anniversaire. La musique était agréable, les plats savoureux, l’ambiance légère. L’animateur professionnel mettait les invités à l’aise et ne suscitait que des réactions positives.
Sophie, elle, ne tenait pas en place. Il lui fallait des jeux vulgaires avec une bouteille et un crayon, et à plusieurs reprises elle tenta de s’emparer du micro.
Près du bar à cocktails, Nicolas Lefebvre s’adressa à Camille :
— Merci pour cette très belle soirée. Vous savez, à la mairie, les dossiers ne manquent jamais, et Sophie nous avait vivement déconseillé de venir. Puis nous avons compris que vous nous attendiez sincèrement… Je ne regrette absolument pas d’avoir repoussé mes affaires. Je suis heureux de faire davantage votre connaissance, et je vous invite à venir chez nous à votre tour.
— Je vous remercie. Le plaisir est partagé. Venez vous installer, le plat chaud va être servi.
Pendant ce temps, Sophie et Thomas se disputaient bruyamment avec le DJ, exigeant qu’il organise un karaoké dans « ce trou ». Plusieurs invités, y compris des membres de la famille, leur lançaient des regards de travers, mais personne ne se décidait à intervenir. Sophie, de son côté, avait tellement bu qu’elle fit tomber un serveur et renversa une table couverte de verres.
Quand vint son tour de féliciter Camille, elle apparut dans une tenue indécente et tenta d’exécuter une sorte de danse orientale du ventre.
— Je vais vous divertir, puisque la reine de la soirée a économisé sur l’animation ! cria-t-elle en agitant ses bourrelets, ce qui donna à Camille une violente envie de vomir.
Les autres invités supportaient la scène en silence, sans doute parce qu’elle faisait partie de la famille.
Pour Camille, pourtant, ce comportement tombait à point nommé. Elle n’avait aucune intention de pardonner à sa belle-sœur.
