Rien d’insurmontable. Elle avait tenu les trois dernières années ; elle tiendrait encore.
Sa mère entra avec une assiette de fromage coupé en fines tranches. Elle la posa près d’elle, sans poser de questions, sans commentaire inutile. Camille se surprit à savourer cette sensation qu’elle avait presque oubliée : le silence sans menace. Un silence où l’on n’attendait pas, à chaque seconde, qu’une porte claque ou qu’une remarque venimeuse tombe.
Le jeudi, Alexandre lui envoya un message :
« Maman accepte de partir. On peut se voir pour en discuter ? »
Camille relut la phrase deux fois. Le mot « accepte » lui resta en travers. Comme si Monique consentait à un sacrifice, et non à réparer le désordre qu’elle avait elle-même provoqué. Mais, au fond, ce n’était qu’un détail.
Elle répondit :
« D’accord. Demain soir, au café de la rue Victor-Hugo. Dix-neuf heures. »
Un lieu neutre. C’était essentiel.
Le café n’avait rien d’exceptionnel : des tables près des vitres, une musique douce en fond, une odeur de café chaud et de viennoiseries fraîches. Alexandre était déjà là lorsqu’elle entra. Il avait les traits tirés, des ombres sous les yeux, et sa veste froissée donnait l’impression qu’il l’avait enfilée sans y penser.
— Salut, dit-il.
— Salut.
Camille s’assit en face de lui et passa commande auprès de la serveuse qui venait d’approcher. Alexandre, lui, restait silencieux, occupé à tordre une serviette en papier entre ses doigts.
— Elle partira ce week-end, finit-il par dire. Je l’aiderai à transporter ses affaires.
— Très bien.
— Camille… Il leva enfin les yeux vers elle. Tu vas revenir ?
Elle le regarda longuement. Cet homme avec qui elle avait vécu quatre ans. Il n’était pas mauvais, au fond. Il était seulement confortable. Pratique pour tout le monde, sauf pour elle.
— J’y réfléchis, répondit-elle franchement.
— Ce n’est pas un oui.
— Ce n’est pas un non non plus.
Il hocha lentement la tête. Il accepta. Et cela, c’était nouveau. Avant, il aurait insisté, tenté de l’attendrir, peut-être même appelé sa mère sur-le-champ pour obtenir un avis depuis la table du café.
Le café arriva. Dehors, les voitures glissaient le long de la rue ; à la table voisine, un petit groupe riait.
— Je ne savais pas que tu allais aussi mal, murmura Alexandre.
— Si, tu le savais, répondit Camille sans agressivité. C’était simplement plus commode de ne pas le voir.
Il ne protesta pas. Là encore, c’était nouveau.
Camille porta sa tasse à ses lèvres, puis tourna le regard vers la fenêtre. Une idée lui trottait déjà dans la tête. Pas une inquiétude, plutôt une vérification froide, presque administrative : il fallait s’assurer qu’il n’existait rien, dans l’appartement, dont elle n’aurait pas connaissance. Quelque chose, dans sa conversation avec Monique, l’avait accrochée. Cette phrase sur le fait que, « humainement », l’appartement serait à Alexandre. Trop assurée pour n’être qu’une parole lancée au hasard.
Beaucoup trop.
Le vendredi soir, Camille se rendit devant l’immeuble. Elle n’avait pas l’intention d’entrer, seulement de regarder. Elle se gara de l’autre côté de la rue et resta une dizaine de minutes derrière son volant. Les fenêtres étaient éclairées. Derrière le rideau, une ombre passait et repassait : Monique circulait dans la pièce.
Camille prit son téléphone et appela un juriste qu’elle connaissait, François. Ils avaient fait leurs études ensemble et se parlaient encore, de temps à autre, pour des questions pratiques.
— François, j’ai besoin d’un avis. Si un appartement est au nom d’un seul propriétaire, que le prêt est aussi à son nom, et que l’apport initial vient de lui, est-ce que quelqu’un d’autre peut réclamer une part ?
Il resta silencieux une seconde.
— Pendant un mariage ?
— Oui. Mais le mari n’a rien payé. Absolument rien.
— Tu as des preuves ? Reçus, relevés bancaires, échéanciers ?
— Trois ans de quittances. Tout à mon nom.
— Dans ce cas, en cas de séparation des biens, tu peux démontrer de façon très solide que le logement a été financé par tes ressources personnelles. Surtout s’il n’a pas participé à l’apport. Pourquoi cette question ?
— Pour l’instant, pour rien, répondit Camille. Je veux simplement savoir où j’en suis.
— Je vois, dit-il, et elle devina son sourire au téléphone. Tu raisonnes correctement. Garde bien les documents.
— Ils sont avec moi.
Le samedi commença par un message d’Alexandre :
« Viens pour midi. Maman prépare ses affaires. »
Camille arriva vers midi et demi. Alexandre lui ouvrit. Il avait le visage de quelqu’un qui n’avait pas fermé l’œil. Depuis la chambre provenaient des bruits sourds : on déplaçait manifestement quelque chose de lourd.
Dans l’entrée, un grand sac à carreaux et deux valises attendaient déjà. Camille les observa sans un mot.
— Elle a pris l’essentiel, souffla Alexandre. Le reste, elle viendra le chercher plus tard.
— Plus tard quand ?
— Camille…
— Je pose seulement la question.
Monique sortit de la pièce avec un autre sac, bleu foncé, gonflé à craquer. En voyant Camille, elle s’immobilisa.
Pendant trois secondes, elles se firent face. Puis la belle-mère eut un reniflement méprisant et détourna les yeux.
— Ah, te voilà donc.
— Me voilà, confirma Camille calmement.
— Tu peux être contente. Tu as obtenu ce que tu voulais.
Camille ne répondit pas. Elle passa dans la cuisine et mit la bouilloire en marche. Du couloir lui parvenaient les paroles basses d’Alexandre, puis les réponses sèches et irritées de sa mère.
La cuisine avait l’air de n’avoir pas été nettoyée depuis une semaine. Sur le rebord de la fenêtre, des auréoles sèches laissées par des verres ; sur la table, des miettes ; sur la plaque de cuisson, des taches d’origine indéterminée. Camille regarda tout cela en pensant qu’elle prendrait un chiffon le soir même et remettrait les choses en ordre. Sans colère. Sans drame. Elle le ferait, simplement.
La voix de Monique jaillit depuis l’entrée, plus forte cette fois :
— J’ai quand même donné des années de ma vie pour cet enfant ! Et elle vient jouer les maîtresses de maison !
— Maman, moins fort, demanda Alexandre.
— Non, pas moins fort ! Qu’elle entende ! Les papiers sont chez elle ! lança-t-elle avec une ironie mordante. Et alors ? Ce ne sont que des papiers. Moi, je suis sa mère !
Camille revint de la cuisine et s’arrêta dans l’encadrement du couloir.
— Monique, les papiers, justement, ce n’est pas rien, dit-elle d’une voix parfaitement posée. Cela signifie que les décisions, ici, m’appartiennent. Pas à vous.
Sa belle-mère pivota brusquement vers elle.
— Toi…
— Pendant huit mois, je me suis tue, reprit Camille, d’un ton toujours aussi égal.
