— Monique, on va éviter ce genre de scène.
— Éviter quoi ? La vérité ? — Elle avançait déjà vers la table, les poings plantés sur les hanches. — On se demande bien à quoi tu sers ici ! Ni maîtresse de maison, ni épouse digne de ce nom !
— Maman, ça suffit maintenant. — Alexandre apparut dans l’encadrement de la porte, les cheveux en bataille, en tee-shirt, avec cette tête de quelqu’un qu’on vient d’arracher au sommeil.
— Non, ça ne suffit pas ! — s’emporta Monique. — Si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à retourner chez ta mère !
Camille resta silencieuse une seconde. Puis elle hocha la tête, lentement, avec un calme presque étrange.
— Très bien.
Elle se leva, prit le dossier où se trouvaient l’attestation de propriété, le contrat de prêt immobilier et toutes les preuves de paiement accumulées depuis trois ans, puis se dirigea vers la chambre. Elle ouvrit l’armoire et en sortit un sac déjà prêt. Alexandre, immobile dans l’embrasure, la suivait des yeux.
— Camille… qu’est-ce que tu fais ? Tu vas où ?
— Chez ma mère, répondit-elle simplement.
— Tu plaisantes ? Sérieusement ? À cause de ce qu’elle a dit ?
Camille tira la fermeture éclair du sac. Elle prit son téléphone, son chargeur, les clés de la voiture. Le dossier de documents fut posé par-dessus le reste.
— Oui. Sérieusement.
Dans le couloir, Monique ne disait plus rien. Pour la première fois de la matinée. Peut-être qu’elle ne s’y attendait pas. Peut-être qu’elle avait cru que Camille, comme toujours, encaisserait, disparaîtrait dans la salle de bains quelques minutes, puis reviendrait continuer comme si de rien n’était.
Mais Camille ouvrit la porte d’entrée, sortit et la referma derrière elle, doucement, sans la faire claquer.
Dans l’ascenseur, elle baissa les yeux vers le dossier qu’elle tenait contre elle. Les papiers de l’appartement. Trois années de mensualités. Son appartement.
Son portable vibra presque aussitôt : Alexandre appelait déjà, deux minutes à peine après son départ. Elle rejeta l’appel. Il rappela. Elle coupa encore. Puis elle glissa le téléphone dans sa poche et traversa le parking.
La voiture démarra du premier coup. Elle y vit presque un bon présage.
Sa mère habitait à l’autre bout de la ville. Quarante minutes de route quand la circulation était correcte. Camille conduisait sur une large avenue, étonnée par le silence qui régnait dans sa tête. Pas de pensées qui tournaient, pas de « et si », pas de « j’exagère peut-être ». Seulement la chaussée devant elle, les feux rouges, la radio baissée à faible volume.
Le téléphone sonna encore trois fois. Deux appels d’Alexandre. Un numéro inconnu. Elle ne répondit à aucun.
Sa mère ouvrit avant même qu’elle ait eu le temps d’appuyer sur la sonnette ; elle avait sûrement guetté son arrivée par la fenêtre.
— Entre. J’ai mis de l’eau à chauffer.
Elle ne posa pas de questions. Elle ne poussa pas de soupirs dramatiques, ne leva pas les bras au ciel. Elle prit simplement le sac, le déposa dans un coin, puis elles s’installèrent dans la cuisine, comme autrefois, face à face, chacune avec une tasse entre les mains.
— Tu restes longtemps ? demanda sa mère.
— Je ne sais pas encore, répondit Camille avec honnêteté.
Sa mère acquiesça et lui resservit du thé.
Alexandre se présenta le lendemain, dimanche, vers midi. Quand la sonnette retentit, Camille regarda par le judas. Il était là, blouson ouvert, mine coupable. Le tableau habituel.
Elle ouvrit la porte.
— Camille, il faut qu’on parle. — Il entra dans l’entrée et jeta un coup d’œil autour de lui, comme s’il ne venait pas chez sa belle-mère, mais à une réunion délicate. — Maman s’est emportée, tu sais bien comment elle est parfois…
— Alexandre. — Camille croisa les bras. — Tu es venu pour t’excuser ou pour me fournir des explications ?
Il hésita.
— Eh bien… les deux, je suppose.
— Alors commence par les excuses.
Une légère grimace passa sur son visage. Presque imperceptible, mais Camille la vit. Cette expression-là, elle la connaissait : celle qu’il prenait quand on lui demandait quelque chose de précis et que cela l’obligeait à se positionner. Alexandre n’aimait pas le concret. Le concret impliquait toujours une responsabilité.
— Pardon, finit-il par dire. J’aurais dû lui parler plus tôt. Tu as raison.
— Quand tu lui auras vraiment parlé, et quand elle sera retournée vivre dans son propre appartement, tu m’appelleras. Alors je rentrerai.
Alexandre entrouvrit la bouche.
— Camille, elle ne peut pas juste…
— Elle a un logement à elle, le coupa Camille d’un ton calme. Les travaux sont terminés depuis longtemps. Depuis huit mois.
Il repartit vingt minutes plus tard, sans avoir rien obtenu. Dans la cuisine, sa mère résuma la situation en une phrase courte, mais parfaitement ajustée :
— C’est un gentil garçon. Dommage qu’il appartienne encore à sa mère.
Le lundi, Camille alla travailler comme d’habitude : neuf heures, café pris à la machine du hall, ordinateur allumé dans la foulée. Ses collègues ne remarquèrent rien, ou firent semblant. La journée passa vite : la pleine saison, les voyages à organiser, les clients, les appels, les dossiers à boucler. À dix-huit heures, elle avait presque oublié que quelque chose avait basculé dans sa vie.
Presque.
Le mercredi, Monique appela. Camille fixa l’écran un moment, se demandant si elle devait décrocher. Finalement, elle accepta l’appel.
— Camille, dit sa belle-mère d’une voix inhabituellement basse. Presque humaine. Tu es une adulte, tout de même. On ne peut pas partir comme ça, du jour au lendemain.
— Si, répondit Camille.
— J’ai peut-être dit des choses de trop…
— Monique, soyons honnêtes. Vous vivez dans mon appartement depuis huit mois. C’est moi qui paie le crédit. Vous invitez vos amies, vous ne rangez pas derrière vous, vous jetez mes affaires. Ce n’est pas “avoir dit des choses de trop”. C’est une façon de fonctionner.
Un silence suivit.
— Une façon de fonctionner, vraiment ? — Le ton ancien reparut aussitôt, sec, coupant, familier. — L’appartement est à ton nom uniquement parce qu’Alexandre avait un dossier bancaire moins favorable. Mais moralement, c’est son appartement aussi.
Camille faillit rire. Moralement.
— J’ai compris votre point de vue, dit-elle d’une voix égale. Au revoir.
Elle raccrocha.
Le soir, elle sortit de nouveau le dossier et relut chaque papier avec attention. Contrat de prêt immobilier : emprunteuse, Camille. Attestation de propriété : propriétaire, Camille. Relevés et quittances : payeuse, Camille. Tout était clair. Tout lui appartenait.
Puis elle ouvrit l’application de sa banque et consulta le capital restant dû. Encore quatre années de mensualités.
