« Dehors ! Va-t’en d’ici ! » lança Monique sans se retourner, tandis que Camille s’immobilisait dans le couloir, visage impassible, les courses à la main

Cette mainmise mesquine est profondément insupportable.
Histoires

— Dehors ! Va-t’en d’ici ! J’en ai assez de te voir traîner partout, regarder dans tous les coins, fouiner comme si tu cherchais quelque chose ! Monique n’avait même pas pris la peine de se retourner en lançant ces mots. Elle restait plantée dos à sa belle-fille, les yeux fixés sur la fenêtre, comme si elle s’adressait davantage à la rue qu’à Camille. — Je te rappelle que cet appartement appartient à mon fils. Si on en a envie, on te mettra dehors, et ce sera vite réglé !

Camille s’immobilisa au milieu du couloir. Elle tenait un sac de courses à la main. Sur son visage, pas un seul trait ne bougea. Elle avait appris à ne plus réagir. En deux ans de cette existence, elle avait appris beaucoup de choses.

Sa belle-mère s’était installée chez eux huit mois plus tôt. Au départ, ce devait être « pour deux petites semaines », soi-disant le temps de travaux dans son vieil immeuble des années soixante. Puis les travaux s’étaient terminés, mais Monique n’était jamais repartie. Elle était simplement restée là. Comme un meuble qu’on aurait apporté dans l’appartement avant d’oublier de le ressortir.

Le logement comptait deux pièces, dans une résidence récente de la rue des Tilleuls. Le crédit immobilier, c’était Camille qui le remboursait : tous les mois, sans retard, avec son salaire de responsable dans une agence de voyages. Son mari, Alexandre, travaillait dans un garage automobile, mais, étrangement, son argent disparaissait toujours avant le moment de payer les échéances. « Il y a eu un imprévu », « la prime a été retardée », « j’ai remboursé une dette » : à chaque fois, une nouvelle explication. Depuis longtemps, Camille avait cessé d’écouter.

Le vendredi soir, Monique avait ramené du monde. Ils étaient trois : Julie, une amie à elle, accompagnée de son mari, et un certain Thierry, un type que Camille ne voyait que pour la deuxième fois de sa vie. Ils s’étaient installés dans la cuisine, avaient posé les bouteilles sur la table et allumé la télévision à un volume assourdissant.

Camille rentra à la maison vers vingt heures trente. Sur la table s’empilaient encore des montagnes d’assiettes sales datant de la dernière soirée du même genre. Le cendrier débordait. Au sol, une trace de liquide renversé avait déjà séché.

— Alexandre.

Elle passa la tête dans la chambre. Son mari était allongé sur le canapé, en train de faire défiler quelque chose sur son téléphone.

— Tu as vu l’état de la cuisine ?

— Bah, maman est venue avec des gens, répondit-il en haussant les épaules. Qu’est-ce qu’il y a de grave ?

— Qu’est-ce qu’il y a de grave, répéta Camille à mi-voix. Rien. Absolument rien.

Elle tourna les talons, entra dans la salle de bains et ferma la porte derrière elle. Dans le miroir, elle observa son reflet. Trente et un ans. Des cernes sombres sous les yeux. Les cheveux attachés n’importe comment. À l’agence, c’était la pleine saison : elle travaillait de neuf heures à dix-neuf heures, parfois jusqu’à vingt heures, et rentrait vidée, pressée jusqu’à la dernière goutte. Et à la maison, c’était cela qui l’attendait.

De la cuisine montait le rire de Monique, sonore, ample, presque théâtral, comme si elle se produisait devant un public. « Ah, Julie, tu me fais mourir, toi alors ! » Camille ouvrit le robinet plus fort.

Monique faisait partie de ces femmes qu’on disait « malignes », toujours avec une idée derrière la tête. En société, elle devenait l’âme de la fête : elle riait, servait à boire, embrassait tout le monde, racontait des histoires drôles. Mais ce n’était que devant les autres. À la maison, elle se transformait. Elle donnait des ordres, râlait, déplaçait les affaires, jetait ce qui ne lui plaisait pas. Un jour, elle avait mis à la poubelle les baskets neuves de Camille sous prétexte qu’elles « prenaient de la place sur l’étagère ».

— Je les ai payées soixante euros, ces baskets, avait dit Camille ce jour-là.

— Et alors ? Elles étaient horribles, avait répondu sa belle-mère avant de partir regarder une série.

Alexandre avait assisté à la scène. Il n’avait rien dit.

Ce soir-là, Camille était restée longtemps assise dans sa voiture, en bas de l’immeuble. Sans démarrer. Sans appeler personne. Elle réfléchissait.

Peu à peu, elle avait repéré le mécanisme. Chaque fois qu’elle tentait de parler, d’imposer une limite ou de poser une condition, Monique se mettait aussitôt à pleurer. Des larmes à volonté, les yeux rougis, la bouche tremblante. « J’ai sacrifié toute ma vie pour mon fils, et maintenant on me chasse. » Alexandre accourait alors pour la consoler, puis regardait Camille avec reproche, comme pour lui dire : tu vois ce que tu as fait ?

C’était un art. Un vrai talent.

Un matin d’avril, Camille se rendit dans une Maison France Services.

Il ne s’était rien produit de particulier. Simplement, le moment était venu. Elle y pensait depuis longtemps, depuis l’été précédent, lorsque Monique avait lancé pour la première fois, bien fort, devant Julie : « Cet appartement est à Alexandre, qu’elle ne l’oublie pas. » Camille n’avait pas répliqué ce jour-là. Elle avait seulement enregistré la phrase.

À l’accueil administratif, elle attendit quarante minutes avant d’obtenir le document demandé auprès du service foncier. Quand elle eut l’extrait entre les mains, elle le lut attentivement. Tout y figurait, noir sur blanc. Propriétaire : Camille. Elle seule. Parce que le prêt immobilier avait été établi à son nom. Parce que l’apport initial — deux mille trois cents euros — venait de ses économies. Parce qu’à l’époque, Alexandre avait dit : « De toute façon, tu t’en sortiras mieux que moi, ton revenu est plus stable. »

Elle prit le papier en photo avec son téléphone, puis le glissa dans son sac.

Ensuite, elle entra dans le café d’en face, commanda un cappuccino et appela sa mère.

— Maman, le canapé de la chambre d’amis est libre ?

— Bien sûr qu’il est libre. Tu veux venir ?

— Peut-être. Pas tout de suite. Bientôt.

Sa mère ne posa pas de questions inutiles. Elle avait toujours su sentir quand il valait mieux se taire.

Tout bascula le samedi.

Dès le matin, Monique était d’une humeur massacrante. Julie lui avait apparemment dit quelque chose au téléphone, mais quoi exactement, personne ne le savait. Elle arpentait l’appartement en soupirant bruyamment, déplaçait des casseroles, claquait les portes des placards. Camille, elle, était assise à la table de la cuisine avec un café et des dossiers de travail : elle devait vérifier des réservations avant lundi.

— Tu pourrais au moins faire le ménage, lança sa belle-mère en passant près d’elle.

Camille leva les yeux.

— Je m’en occuperai ce soir.

— Ce soir ! Madame fera le ménage ce soir ! Monique se retourna d’un bloc, et sa voix prit aussitôt cette intonation particulière, forte, appuyée, comme si elle ne parlait pas dans un appartement mais au milieu d’un marché. — Tu te rends seulement compte de la manière dont tu vis ici ? Il y a de la saleté partout, du désordre, personne pour préparer à manger à mon pauvre Alexandre…

— Stop.

Camille referma le dossier.

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