— Moi, ce que je veux, c’est qu’elle ait un mari, coupa Valérie d’une voix dure. Et que mes petits-enfants grandissent avec leur père près d’eux. Tu n’imagines même pas, Romain, ce que signifie élever un enfant seule. Moi, je l’ai vécu avec toi.
— Ça n’a rien à voir ! s’emporta Romain en haussant le ton. Toi, tu…
— Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, mais de toi. Tu es le portrait craché de ton père ! Lui, il buvait ; toi, tu trompes ta femme. Mais au fond, c’est pareil : fuir dès qu’il faut assumer. Tu trouves ta vie difficile ? Et la sienne, tu crois qu’elle est simple ? Trois petits sans véritable soutien ? Tu as seulement essayé de l’aider ? De lui donner de l’argent, au lieu de le gaspiller pour un joli minois ?
Romain se tut. Sa tête s’abaissa, comme si chaque mot venait de lui tomber sur les épaules.
— Je suis épuisé, souffla-t-il. Simplement épuisé.
— Ta femme, fatiguée et usée, ne te plaît plus ? Bien sûr, ce doit être sa faute. Elle n’avait qu’à ne pas te donner trois enfants, n’est-ce pas ? Pourtant, tu lui jurais un amour éternel. Sans toi, aujourd’hui, elle ne serait peut-être pas en vieille robe de chambre, les cheveux sales, à laver les enfants et à courir partout. Elle serait peut-être sur la côte, au soleil, à respirer un peu. Mais non. Elle reste devant les casseroles pendant que monsieur s’amuse avec cette…
Romain s’assit sur une marche et enfouit son visage dans ses mains.
— Je ne sais pas quoi faire.
Valérie, elle, le savait très bien. Elle voyait déjà la suite comme si elle s’était déroulée sous ses yeux : Inès demanderait le divorce, prendrait les enfants et partirait chez ses parents, dans une autre ville. Romain reviendrait alors chez elle, le temps de régler l’appartement. Et ensuite ? Il continuerait à ramener ce genre de femmes ? Vides, intéressées, prêtes à tendre la main dès qu’il y avait quelque chose à prendre ?
— Moi, je vais te dire ce que tu vas faire. Tu vas rester avec ta femme jusqu’à ce que les enfants soient grands. Ça ne te plaît pas ? Tu supporteras. C’est ton choix. Avant ton mariage, je t’ai demandé cent fois si tu étais prêt. Alors maintenant, tu aides Inès. Tu t’occupes enfin de tes enfants. J’ai eu tort, je n’ai pas assez veillé à ton éducation. Eh bien, je vais m’y mettre maintenant. Ce week-end, tu prends les petits et vous venez chez moi. On ira au zoo. Et Inès, pendant ce temps, soufflera un peu.
— Tu plaisantes ? Ils sont encore petits !
— Ah bon ? Et alors ? Tu es leur parent autant qu’elle. Et dès ce soir, tu rends la carte bancaire à ta femme.
— Maman, non ! Tu n’as pas à me donner des ordres ! Je ne suis plus un gamin !
— Plus un gamin ? Inès n’a même pas de quoi s’acheter des sous-vêtements neufs, et toi, tu paies un appartement à cette fille ? Très bien. Tu vas rester sans argent un moment, et tu verras : les amatrices de maris déjà pris disparaissent vite quand il n’y a plus rien à gratter. Et si tu refuses de m’écouter, tu me connais. Je ferai en sorte que tout le monde te tourne le dos. Même ton travail, je peux t’aider à le perdre. Je te couvrirai de honte devant tous ceux qui te respectent encore.
Ils restèrent assis dans l’escalier encore une bonne demi-heure. Valérie parlait, sans relâcher la pression. Romain, lui, ne répondait presque pas. À la fin, d’une voix triste, il demanda :
— Maman… tu vas vraiment surveiller que je ne recommence pas ?
— Oui. Je ne veux pas que mes petits-enfants grandissent dans une famille brisée. Ça te suffit comme réponse ?
Un an plus tard.
Valérie était assise dans la cuisine de son fils. Dans la pièce voisine, les enfants couraient en riant autour des jouets qu’elle venait d’apporter. Inès berçait le petit dernier contre elle, tandis que Romain épluchait des pommes de terre au-dessus de l’évier.
— Alors, racontez-moi, vous avez prévu quoi pour le Nouvel An ?
— On reste à la maison, répondit calmement son fils. Le Nouvel An, c’est une fête de famille.
Ils parlèrent du repas, des enfants, de ce qu’il faudrait acheter. Puis, sans même s’en apercevoir, la conversation glissa vers la nouvelle boutique ouverte à deux rues de chez eux. Rien d’extraordinaire. Des paroles ordinaires, presque banales. Le genre d’échanges qu’on oublie vite, mais qui tiennent pourtant une maison debout.
Valérie sourit en les observant. Elle savait que Romain ne revoyait plus cette fille. Il rentrait plus tôt, passait davantage de temps chez lui, aidait Inès sans qu’on ait à le pousser. Depuis qu’elle avait retrouvé son soutien — et la carte bancaire — Inès s’était transformée. Elle avait repris des couleurs, de la douceur, parfois même un peu de légèreté. De temps en temps, elle engageait une nounou quelques heures, simplement pour se reposer.
La paix était revenue dans leur foyer. Et Valérie remerciait le ciel d’être intervenue à temps.
