Le distributeur avala la carte, puis la recracha aussitôt avec un bip aigu, presque agressif. Là où Martine Lambert s’attendait à voir apparaître l’invitation habituelle à retirer des billets, un message rouge s’affichait : transaction refusée.
Elle cligna des yeux. D’un geste machinal, elle remit en place son bonnet de fourrure, soudain pesant, étouffant. Impossible. Il devait y avoir une erreur. On était bien le seize du mois, le jour où sa belle-fille lui versait son aide. Céline Garnier appelait cela un soutien, mais Martine, depuis longtemps, y voyait plutôt une compensation légitime pour avoir élevé un fils comme Alexandre Vincent.
Elle réintroduisit la carte dans la fente. Ses doigts gantés de cuir glissèrent sur les touches.
Solde insuffisant.
Derrière elle, quelqu’un soupira avec impatience.

— Madame, vous en avez encore pour longtemps ? Il y a une file, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué.
Martine se retourna brusquement et fusilla du regard le jeune homme à capuche.
— Un peu de patience ! C’est cette machine qui débloque.
Elle s’écarta vers la vitrine du magasin et sortit son téléphone. Les tonalités se succédèrent, mais personne ne répondit. Ni Céline, ni Alexandre.
— Très bien, attendez un peu, murmura-t-elle entre ses dents, sentant la vexation lui monter au visage. Vous allez voir ce que ça fait de rester injoignables. J’ai un rendez-vous chez la manucure aujourd’hui, et vous me mettez tout en l’air ?
Quarante minutes plus tard, elle arrivait devant l’appartement de son fils. Dans le taxi payé avec ses derniers billets, elle avait eu tout le trajet pour s’échauffer. Elle s’était imaginée entrant d’un pas décidé, leur disant leurs quatre vérités. Céline bredouillerait des excuses, Alexandre baisserait les yeux, honteux. Ils avaient sûrement oublié. Les jeunes, toujours la tête ailleurs. Eh bien, elle allait leur rafraîchir la mémoire.
Ce fut Céline qui ouvrit.
Martine inspira profondément, prête à attaquer d’une voix forte, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Sa belle-fille avait une mine effrayante. Elle, d’ordinaire si soignée, se tenait là dans un vieux tee-shirt de son mari ; ses cheveux étaient tirés en un chignon désordonné, son visage creusé avait quelque chose d’inquiétant.
— C’est vous ? demanda-t-elle d’une voix râpeuse, comme une charnière rouillée. Vous n’avez pas essayé d’appeler ?
— Bien sûr que si ! lança Martine en franchissant le seuil sans attendre, écartant presque Céline de l’épaule. Au lieu de l’odeur habituelle du café frais, un mélange de médicaments et d’air confiné lui sauta au nez. Vous m’évitez, tous les deux. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ma carte est vide ? Je me suis retrouvée ridicule au magasin !
— Allez dans la cuisine, répondit Céline en refermant la porte sans la regarder. Alexandre arrive.
La cuisine était sens dessus dessous. Sur la table s’entassaient des tasses sales, des feuilles éparpillées, des boîtes et des plaquettes de médicaments. Martine balaya les miettes d’une chaise du bout des doigts, avec dégoût, puis s’assit sans même déboutonner son manteau.
— J’attends des explications. J’avais des choses prévues, je vous signale.
Céline se laissa tomber sur le tabouret en face d’elle. Elle semblait vidée de ses forces.
— Il n’y aura plus de virements, Martine Lambert.
— Pardon ? fit la belle-mère avec un petit rire nerveux. C’est une blague ? Parce qu’elle est mauvaise.
— J’ai quitté mon travail. Il y a une semaine.
— Quitté ? Un poste pareil ? Tu as perdu la tête ? Vous avez un crédit immobilier, votre enfant va entrer à l’école ! Et Alexandre, il est censé tout porter seul ?
— Alexandre est au courant. Nous l’avons décidé ensemble. Le médecin a été très clair.
