Dans l’appartement, Hélène Simon régnait sans partage. Tout passait par elle : le menu du soir, l’heure à laquelle on allumait la télévision, le moment où Margaux devait aller se coucher, les achats autorisés et ceux qu’elle jugeait inutiles.
Caroline, elle, n’avait pratiquement pas son mot à dire. Elle habitait sous un toit qui n’était pas le sien, en se pliant à des règles qu’elle n’avait pas choisies.
— Caroline, tu ne l’habilles pas assez chaudement, cette petite va attraper froid !
— Pourquoi as-tu pris ce saucisson-là ? Je t’avais pourtant dit d’acheter celui en promotion !
— Ne lis pas d’histoire à Margaux avant de dormir, tu vas l’exciter au lieu de la calmer !
Marc, de son côté, évitait les conflits. Chaque fois que Caroline essayait d’aborder la question d’un départ, il se dérobait avec la même mollesse.
— On peut bien rester encore un peu, non ? Pourquoi se presser ? Maman aurait du mal toute seule.
— Et moi, tu crois que c’est facile ? demandait Caroline.
— Fais un effort… C’est ma mère.
Alors elle encaissait. Quatre ans. Puis cinq. Elle travaillait, remettait la moitié de son salaire à sa belle-mère, élevait sa fille, se taisait quand Hélène critiquait sa façon de cuisiner, ses vêtements, son éducation, ses moindres décisions.
Elle espérait toujours qu’un jour Marc poserait enfin une limite et dirait : « Ça suffit, on part. »
Mais ce jour-là ne venait pas.
Puis la grand-mère de Caroline mourut.
Odette, sa douce vieille grand-mère, avait vécu toute sa vie dans une petite ville, dans un modeste deux-pièces. Elle n’avait pas d’autres petits-enfants. Caroline était la seule. Et Odette lui avait tout légué.
L’appartement était ancien, il aurait fallu y faire des travaux, mais il se trouvait en plein centre. Caroline se rendit aux obsèques, régla les papiers, vida ce qu’il fallait vider, puis mit le logement en vente.
L’affaire se conclut rapidement : environ vingt-cinq mille euros. Un matin gris d’octobre, la somme apparut sur son compte. Assise à son bureau, Caroline fixa les chiffres affichés sur l’application de sa banque, et pour la première fois depuis cinq ans, une pensée simple lui traversa l’esprit : elle pouvait choisir.
Elle n’en parla à personne. Ni à Marc. Encore moins à Hélène Simon.
En secret, elle commença à chercher. Elle épluchait les annonces, prenait des rendez-vous, visitait des appartements dès qu’elle le pouvait. Il lui fallait peu de chose : un logement pas trop grand, propre, lumineux, à elle. L’adresse importait peu, la surface aussi. Ce qui comptait, c’était que la porte se referme enfin sur son propre monde.
Un mois plus tard, elle trouva. Un petit appartement d’une pièce dans une résidence récente, en périphérie. Trente-huit mètres carrés, des finitions correctes, de grandes fenêtres claires, une cour tranquille. Prix affiché : vingt mille euros.
Caroline l’acheta le jour même.
Elle fit établir tous les documents à son nom, récupéra les clés, puis alla le revoir seule. Au milieu de la pièce vide, elle resta immobile, à écouter le silence. Et elle sourit. Sans se forcer, sans raison apparente. Pour la première fois depuis des années.
C’était chez elle. Rien qu’à elle.
Elle avait prévu d’en parler à Marc le soir, calmement, quand elles seraient seules avec lui. Lui expliquer que l’appartement avait été payé avec son propre argent, que le moment était venu de quitter sa mère, que Margaux avait déjà sept ans et qu’elle avait besoin de sa chambre.
Mais Hélène Simon l’apprit avant.
Comment ? Caroline ne le sut jamais vraiment. Peut-être avait-elle surpris une conversation téléphonique. Peut-être avait-elle fouillé dans son sac et découvert les papiers. Peu importait.
Quand Caroline rentra du travail, sa belle-mère l’attendait déjà, tendue comme avant une bataille.
— Tu es une traîtresse ! hurla Hélène Simon. Je t’ai accueillie chez moi, je t’ai nourrie, je me suis occupée de ton enfant, et voilà comment tu me remercies ? Cet argent devait servir à la famille !
— À quelle famille ? demanda Caroline, épuisée.
— À la nôtre ! Il fallait acheter une voiture à Marc ! Mettre de côté pour les études de Laetitia !
