« J’ai acheté un toit. Pour ma fille et pour moi », répliqua Caroline, la voix lasse tandis que sa belle‑mère s’insurge et que Marc baisse les yeux

Un égoïsme insupportable et profondément révoltant.
Histoires

— Mais qu’est-ce que tu as fait, Caroline ? lança Hélène Simon, la voix tremblante d’indignation.

Dans l’entrée, Caroline posa lentement les sacs de courses sur le sol. Sa belle-mère se tenait au milieu du couloir, les bras croisés, avec l’air sévère d’un procureur en plein interrogatoire. À côté d’elle, Marc, son fils et le mari de Caroline, piétinait sans oser lever les yeux, le visage coupable.

— Qu’est-ce que j’ai fait, exactement ? demanda Caroline d’un ton las en retirant sa veste.

— Tu as acheté un appartement ! Sans nous en parler ! s’écria Hélène Simon, comme si Caroline venait de commettre un crime impardonnable.

— Cet appartement est à moi. Je l’ai payé avec mon argent.

— Ton argent ? répéta la belle-mère, outrée. Vous êtes une famille ! Tout devrait être commun ! Et toi, en cachette, tu as économisé pour t’offrir un petit logement en périphérie !

Caroline ferma un instant les paupières. La migraine revenait, plus violente, comme chaque fois qu’Hélène Simon débarquait.

— Madame Simon, j’ai vendu l’appartement que ma grand-mère m’avait laissé. C’était mon bien personnel. J’avais parfaitement le droit d’en faire ce que je voulais.

— Mais nous sommes de la même famille ! insista-t-elle. Marc avait besoin d’une voiture ! La chambre de Laetitia devait être refaite ! Et moi, il me fallait un nouveau réfrigérateur ! Toi, tu as tout gardé pour toi !

— J’ai acheté un toit. Pour ma fille et pour moi.

Hélène Simon eut un hoquet, comme si on venait de la frapper.

— Pour toi et Margaux ? Et Marc, alors ? Il ne compte plus comme ta famille ?

Caroline tourna les yeux vers son mari. Comme toujours, il fixait le sol et se taisait.

— Que Marc réponde lui-même, dit-elle doucement. Est-ce qu’il me considère vraiment comme sa famille ?

Huit ans plus tôt, Caroline Roussel avait épousé Marc Dupont. Elle avait vingt-six ans, lui vingt-huit. Il était responsable commercial dans une société de distribution ; elle travaillait comme comptable dans une petite entreprise. Un an après leur mariage était née Margaux, une fillette vive, rieuse, bruyante, avec les mêmes yeux que son père.

Pendant les trois premières années, ils avaient vécu en location. Rien de luxueux, mais c’était leur quotidien, leur rythme, leur intimité. Hélène Simon venait les voir une fois par mois : elle apportait des tartes, critiquait le ménage, puis repartait dans son deux-pièces situé à l’autre bout de la ville.

Tout bascula le jour où Marc perdit son emploi.

Son licenciement arriva sans avertissement : réduction de personnel, difficultés économiques, désolés, au revoir. Durant trois mois, il chercha un autre poste, mais les offres étaient soit très mal payées, soit franchement douteuses. Leurs économies fondaient. Le loyer absorbait la moitié de leur budget.

— Venez habiter chez moi, proposa alors Hélène Simon. Pourquoi jeter votre argent dans un logement qui n’est même pas à vous ? J’ai assez de place.

Caroline refusa d’abord. Elle savait très bien ce que signifiait s’installer chez sa belle-mère : la fin de leur espace à eux. Mais Marc insista :

— Caro, ce sera provisoire. Trois ou quatre mois, pas plus. Je retrouve du travail, on met un peu de côté et on repart.

Elle finit par céder. Pour trois mois seulement.

Ils restèrent chez Hélène Simon pendant cinq ans.

Marc retrouva un emploi au bout de six mois. Le salaire était inférieur au précédent, mais régulier. Caroline, elle, continua de travailler et donna consciencieusement à sa belle-mère de l’argent pour les courses et les charges. En parallèle, elle mettait de petites sommes de côté, avec une seule idée en tête : avoir enfin leur propre logement.

Mais Hélène Simon n’avait aucune intention de les laisser partir.

— À quoi bon déménager ? répétait-elle. On est bien tous ensemble ! Je garde Margaux quand vous travaillez, je cuisine, je fais les lessives. C’est pratique pour vous !

Pratique, oui… mais en réalité, ce confort ne servait qu’à elle.

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