« Sous votre toit ? Nous avons racheté la moitié de cet appartement ! » s’écrie Émilie, la voix tremblante et le visage empourpré tandis que des éclats de tasse jonchent la cuisine

Ce silence lâche est profondément indigne et révoltant.
Histoires

À ses yeux, Nicolas lui-même avait toujours fini par se coucher devant elle comme un paillasson.

— Dis-moi, Nathalie, reprit Bruno Renard en tapotant sa cigarette au-dessus d’une soucoupe, tu ne crois pas qu’il serait temps de t’occuper un peu de ta propre existence ? À force, tu passes tes journées à t’immiscer dans celle des autres.

— Celle des autres ? s’étrangla sa belle-sœur, comme si on venait de l’insulter. C’est mon fils ! Et c’est chez moi ici !

— Ton fils est un homme, Nathalie. Il a grandi, il a choisi une épouse, il a fondé son foyer. Toi, tu continues à tirer sur ses fils comme s’il était une marionnette.

Un petit coup discret se fit entendre dans l’entrée. Puis une voix féminine, prudente, demanda :

— Je peux entrer ? C’est Stéphanie…

— Entre donc, entre, lança Bruno d’un geste de la main. Tu tombes à pic. Il nous fallait justement un témoin.

Stéphanie Lefevre passa la tête par la porte de la cuisine. Ses yeux parcoururent aussitôt la pièce en désordre, les visages tendus, l’atmosphère de tribunal familial.

— Oh… je dérange peut-être ?

— Tu déranges depuis longtemps, grogna Nathalie Lefevre. Tu as l’oreille collée au mur du matin au soir.

Stéphanie se vexa aussitôt.

— Ce n’est quand même pas ma faute si les cloisons sont fines ! Tout l’immeuble vous entend quand vous vous disputez.

— Tout l’immeuble ? répéta Bruno, soudain intéressé.

— Bien sûr ! répondit Stéphanie, ragaillardie par l’attention qu’on lui portait. Martine Lefevre, au rez-de-chaussée, dit qu’il se passe quelque chose chez vous tous les jours. Un jour, Nathalie crie, le lendemain, la vaisselle vole…

— Stéphanie ! hurla presque la belle-mère. Tu es venue ici pour colporter des ragots ?

— Des ragots ? Stéphanie se redressa, les mains sur les hanches. La vérité vous dérange, c’est tout. Peut-être qu’il serait temps de vous demander pourquoi tous les voisins n’ont que des choses désagréables à raconter sur vous.

Nicolas Muller devint livide. Émilie Denis, elle, porta les mains à son visage. Étaler ainsi leurs humiliations devant une étrangère, même une voisine, dépassait ce qu’elle pouvait supporter.

Bruno Renard observait la scène en silence, sa cigarette entre les doigts. Puis, contre toute attente, un sourire bref passa sur ses lèvres.

— Tu sais quoi, Nathalie ? dit-il enfin. Nous allons parler sérieusement, toi et moi. Mais sans public.

— Parler de quoi encore ?

— De ce qui t’attend si tu continues comme ça. Il repoussa sa chaise et se leva. Nicolas, emmène ta femme dans la chambre. Qu’elle se repose. Stéphanie, rentre chez toi. Nathalie et moi, nous restons ici.

— Mais je voulais seulement…

— Chez toi, ai-je dit.

Il y avait dans la voix de Bruno une autorité si sèche que Stéphanie disparut aussitôt, sans demander son reste. Nicolas, lui, prit Émilie par le bras et la conduisit rapidement hors de la cuisine.

Nathalie Lefevre se retrouva seule face à son beau-frère. Et, pour la première fois depuis longtemps, elle sentit poindre une inquiétude sourde : ce qu’il allait lui dire ne lui plairait pas.

— Assieds-toi, ordonna Bruno en désignant une chaise. Et inutile de prendre ton air de martyre. On va parler comme des adultes.

Nathalie s’exécuta, mais tout son corps demeurait raide, prêt à bondir. Elle semblait sur le point de se lever à tout instant pour attaquer ou se défendre.

— Écoute-moi bien, Nathalie. Claude Muller, que Dieu ait son âme, m’a demandé avant de mourir de garder un œil sur sa famille. Je le lui ai promis. Mais ce que tu fais subir à cette maison, ce n’est pas une vie de famille. C’est un enfer.

— Je protège mon fils !

— Contre qui ? Contre sa femme ? Bruno secoua lentement la tête. Cette fille est correcte, travailleuse, patiente. Qu’est-ce que tu lui reproches au juste ?

— Correcte ? Nathalie eut un rire méprisant. Elle veut me chasser de chez moi, voilà ce qu’elle veut !

— N’importe quoi. Elle veut simplement vivre en paix avec son mari. Et toi, tu ne leur laisses pas une minute de répit.

Nathalie bondit de sa chaise et se mit à faire les cent pas dans la cuisine.

— Bruno, tu ne comprends rien ! Nicolas, c’est tout ce qui me reste. J’ai sacrifié ma vie pour lui !

— Justement. Tu l’as sacrifiée, ta vie. Et maintenant, tu exiges qu’il vive la tienne à ta place ?

Les mots l’atteignirent en plein cœur. Nathalie s’arrêta net. Ses yeux se remplirent soudain de larmes.

— Et qu’est-ce que je suis censée faire ? J’ai cinquante-huit ans. Je suis seule…

— Seule, parce que tu l’as choisi, répondit Bruno sans adoucir le ton. Je me souviens très bien des hommes qui ont essayé de te courtiser après la mort de Claude. Des voisins, des connaissances… Tu les as tous envoyés promener. Tu répétais que ton fils n’avait pas besoin d’un beau-père.

— Et j’avais raison !

— Raison ? Ton fils a grandi. Il s’est marié. Il a sa propre existence. Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu restes ici à nourrir ta colère contre le monde entier.

Nathalie renifla, blessée, mais Bruno n’avait manifestement pas l’intention de la plaindre.

— Tu as fait des études, tu as encore tes deux mains, tu n’es pas impotente. Tu aurais pu travailler, rencontrer quelqu’un, organiser ta vie autrement. Mais non. C’est plus simple de t’agripper à Nicolas et d’empoisonner son foyer.

— Tu es cruel…

— Non. Je dis ce que personne n’ose te dire. Et je vais ajouter une chose : si tu ne te calmes pas, tu finiras vraiment seule. Nicolas supportera ça encore un temps, puis un jour il prendra sa femme et partira. Et toi ? Tu resteras ici à vieillir entre quatre murs, avec ta rancune pour seule compagnie ?

Un silence lourd tomba dans la cuisine. Nathalie demeura debout, les bras croisés sur sa poitrine comme pour se protéger, et des larmes silencieuses coulèrent sur ses joues.

Dans la pièce voisine, Nicolas aidait Émilie à s’allonger.

— Couche-toi, ma chérie. Il faut faire baisser ta fièvre.

Émilie obéit, mais elle retint la main de son mari avec une force désespérée.

— Nicolas, je ne peux plus continuer comme ça. Chaque jour, une dispute. Chaque jour, c’est moi la coupable, quoi qu’il arrive…

— Tiens encore un peu, murmura-t-il en lui caressant les cheveux. Nous partirons bientôt.

— Bientôt, quand ? Cela fait un an que nous répétons la même chose, et rien ne change.

Nicolas poussa un profond soupir. Il savait, au fond, que cette situation était invivable. Mais sa mère restait sa mère. Dans son esprit, elle avait presque quelque chose de sacré. Comment pouvait-il l’abandonner ?

— Tu sais, reprit Émilie en le regardant droit dans les yeux, Bruno a raison. Ta mère n’est pas une pauvre petite vieille sans défense. C’est une femme forte, habituée à tout contrôler autour d’elle.

— Émilie, s’il te plaît…

— Si, il faut le dire. Elle finira par nous briser si nous ne mettons pas un terme à tout ça. Regarde-toi : tu as peur de prononcer une phrase de trop devant elle.

Nicolas baissa les yeux. Au fond de lui, il savait que sa femme disait vrai. Mais l’admettre revenait, dans son esprit, à trahir sa mère. Et cela, il n’y arrivait pas.

Depuis la cuisine leur parvenaient encore des voix étouffées. Bruno Renard poursuivait manifestement sa leçon, et il n’avait pas l’intention de s’arrêter là.

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