— Écoute-moi bien, Nathalie, disait Bruno Renard d’une voix ferme. J’ai une proposition à te faire. La maison de campagne est vide en ce moment. Elle est en bon état, il y a tout le confort nécessaire. Installe-toi là-bas pour l’été. Tu prendras l’air, tu réfléchiras, tu souffleras un peu loin de l’agitation de la ville.
Nathalie Lefevre releva brusquement la tête.
— Tu veux me chasser ?
— Je ne te chasse pas. Je t’offre une porte de sortie. Cette maison est à toi : Claude Muller l’avait mise à ton nom de son vivant. Va t’y installer, fais un potager, bavarde avec les voisines, retrouve un rythme plus tranquille. Et laisse les jeunes respirer un peu sans avoir ton regard sur eux à chaque minute.
Elle essuya ses larmes du revers de la main. Pour la première fois depuis le début de la conversation, elle sembla hésiter.
— Et s’ils ont besoin de moi ?
— Alors ils t’appelleront, et tu viendras. Mais sur invitation, Nathalie. Pas parce que tu auras décidé toute seule de débarquer et de reprendre les commandes.
L’idée n’était pas si mauvaise. À la campagne, elle avait effectivement quelques connaissances avec qui passer les après-midi, jouer aux cartes, commenter les nouvelles du voisinage et se plaindre du monde entier. En ville, que lui restait-il ? Quatre murs, une tension permanente et des disputes interminables avec sa belle-fille.
— Très bien, finit-elle par lâcher. J’essaierai. Un mois. Pas davantage.
Mais ce mois loin de l’appartement ne régla rien. Nathalie Lefevre revint encore plus acerbe, plus soupçonneuse, plus exigeante qu’avant. Comme si ce séjour, au lieu d’apaiser sa rancœur, l’avait nourrie.
À peine entrée, elle lança d’un ton venimeux :
— Là-bas, j’ai compris votre petit manège. Vous vouliez simplement vous débarrasser de moi ! Vous pensiez que la vieille idiote partirait à la campagne et vous oublierait ?
Émilie Denis l’accueillit sans un mot dans l’entrée. Ces trois semaines sans cris lui avaient paru presque irréelles. Nicolas Muller s’était détendu, il souriait de nouveau, ils avaient même réussi à s’échapper un week-end au bord de la mer. Et voilà que tout recommençait, comme si cette parenthèse n’avait jamais existé.
Seulement, cette fois, Émilie gardait pour elle un secret dont personne, pas même Nathalie, ne pouvait encore mesurer l’importance.
Elle avait vu les deux traits apparaître sur le test une semaine plus tôt. D’abord, elle n’y avait pas cru. Elle en avait acheté un second, puis l’avait refait, les mains tremblantes. Le résultat n’avait pas changé. Elle était enceinte. Enfin. Après tant d’attente, tant d’espoirs déçus, tant de mois passés à retenir ses larmes.
Depuis trois ans, Nicolas et elle essayaient d’avoir un enfant. Les médecins ne trouvaient rien d’anormal, haussaient les épaules, parlaient de patience, de fatigue, de hasard. Et puis, au moment précis où la maison avait retrouvé un peu de calme, c’était arrivé.
Le soir même, elle s’approcha de son mari.
— Nicolas, murmura-t-elle, il faut que je te dise quelque chose.
Il détourna les yeux de la télévision.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle inspira profondément.
— Je suis enceinte.
Nicolas resta immobile, la télécommande à la main. Puis il se tourna lentement vers elle, comme s’il craignait d’avoir mal entendu.
— Tu es sérieuse ?
— Plus que sérieuse. J’ai fait deux tests.
Il l’attira contre lui avec une telle force qu’elle en eut presque le souffle coupé.
— Mon Dieu, Émilie… Enfin ! Tu te rends compte ? Je suis tellement heureux !
— Chut, moins fort, souffla-t-elle en jetant un regard inquiet vers la porte. Ta mère pourrait entendre.
— Et alors ? Elle sera contente d’avoir un petit-enfant !
Émilie secoua doucement la tête. Elle connaissait sa belle-mère bien mieux que Nicolas ne voulait l’admettre.
— Je veux d’abord voir le médecin. Être sûre que tout va bien. Ensuite, on lui dira.
Mais dans un petit appartement, les secrets ne restent jamais longtemps cachés. Une semaine plus tard, lorsqu’Émilie revint de son rendez-vous chez la gynécologue, la confirmation encore chaude dans son sac, Nathalie Lefevre l’attendait déjà dans la cuisine, le visage fermé comme une porte verrouillée.
— Alors, tu t’es fait engrosser ? lança-t-elle en guise de salut.
Émilie se figea.
— Pardon ?
— Ne joue pas les innocentes. Je vois bien que tu vomis le matin et que tu ne supportes plus certaines odeurs. Alors, ça y est, tu es enceinte ?
Sans répondre, Émilie se dirigea vers le réfrigérateur et prit une bouteille d’eau. Ses doigts tremblaient tellement qu’elle faillit la laisser tomber.
— Tu crois que maintenant tout t’est permis ? continua la belle-mère. Tu t’imagines peut-être que je vais marcher sur la pointe des pieds pour ne pas déranger le précieux bébé ?
— Nathalie Lefevre, c’est votre petit-enfant…
— Mon petit-enfant ? répéta-t-elle avec un rire méprisant. Et qu’est-ce qui me le prouve ? Qui me dit que cet enfant est celui de mon fils ? Peut-être que tu l’as conçu avec le voisin et que tu comptes le mettre sur le dos de Nicolas !
Ces mots frappèrent Émilie plus violemment qu’une gifle. Elle pâlit et s’agrippa au bord de la table pour ne pas vaciller.
— Comment osez-vous…
— J’ose, oui ! Nathalie se leva et se pencha vers elle, menaçante. Trois ans de mariage, et rien. Pas un enfant. Et soudain, comme par miracle, tu tombes enceinte au moment où ça t’arrange ? C’est bien trop suspect.
La porte d’entrée claqua dans le couloir.
— Maman, je suis rentré ! Émilie, tu es où ? appela Nicolas.
— Dans la cuisine ! répondit Nathalie d’une voix forte. Nous parlons d’une excellente nouvelle !
Nicolas entra et s’arrêta net. Sa femme tenait à peine debout, les yeux brillants de larmes, tandis que sa mère affichait une satisfaction mauvaise.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
— Il se passe, mon fils, que ta chère épouse va bientôt faire de nous des grands-parents, déclara Nathalie avec un sourire empoisonné.
Le visage de Nicolas s’illumina aussitôt.
— Émilie ! Tu lui as dit ?
— Elle ne m’a rien dit du tout, coupa sa mère. Je l’ai compris toute seule. Et je te préviens tout de suite : qu’elle n’attende aucune aide de ma part. Elle n’aura qu’à se débrouiller avec ses problèmes.
— Maman, tu t’entends ? C’est notre enfant !
— Notre enfant ? Elle se tourna vers lui, les yeux durs. Nicolas, mon chéri, ouvre les yeux. Elle te piège. Une fois qu’elle aura accouché, tu seras à elle pour toujours. Elle te tiendra par le cou, et tu ne pourras plus jamais t’en aller.
Émilie n’en put plus. Les larmes jaillirent sans qu’elle puisse les retenir.
— Je… je ne peux plus supporter ça…
Elle quitta la cuisine en courant.
Nicolas voulut se précipiter derrière elle, mais sa mère lui barra le passage.
— Reste ici ! Qu’elle pleure un peu, ça lui remettra peut-être les idées en place.
— Maman, mais qu’est-ce que tu fais ? Elle est stressée, tu peux lui faire du mal, tu peux faire du mal au bébé !
— Quel bébé ? demanda Nathalie Lefevre d’un ton glacial. Nicolas, réveille-toi. Elle te ment.
À cet instant, quelque chose se brisa définitivement en lui. Il regarda sa mère, ce visage déformé par la colère et le soupçon, et comprit qu’il n’y avait plus rien à sauver ainsi.
— Maman, dit-il d’une voix basse mais ferme, demain, Émilie et moi, nous partons.
Nathalie le fixa, interdite.
— Vous partez où ?
— Au bord de la mer. Dans une station balnéaire. J’ai déjà pris ma décision.
