— Espèce d’ingrate, sale peste ! lança Nathalie Lefevre en projetant une tasse contre le sol avec une telle violence que les éclats fusèrent dans toute la cuisine. — Et maintenant, tais-toi ! Tu donneras des ordres dans ton trou perdu, mais ici, les maîtres de maison, c’est nous. Personne d’autre !
Émilie Denis se tenait au milieu de la pièce, enveloppée dans un peignoir humide. Ses cheveux étaient en bataille, ses mains tremblaient. Quelques minutes plus tôt, elle avait seulement tenté d’expliquer à sa belle-mère qu’elle ne pourrait pas s’occuper aujourd’hui des conserves pour l’hiver. Elle avait de la fièvre, le crâne lui semblait prêt à éclater, et voilà qu’en plus, il fallait subir cette crise…
— Nathalie Lefevre, je vous le répète, je suis malade. Je m’en chargerai demain, je vous le promets…
— Demain ! glapit la belle-mère, dont la voix vira aussitôt au cri. — Les tomates seront fichues demain ! Tu crois peut-être que j’ai acheté trois caisses pour amuser les chiens ?
Nicolas Muller était assis à table, les yeux rivés sur son téléphone, feignant de ne rien entendre de la dispute. Il n’avait même pas levé la tête quand sa mère avait fracassé la vaisselle. Un lâche, voilà ce qu’il était. Trois ans de mariage, et il n’avait toujours pas appris à protéger sa femme des attaques de sa mère.

— Nicolas, dit Émilie en se tournant vers lui, avec dans la voix un espoir presque désespéré, dis-lui quelque chose…
— Ne mêle pas mon fils à vos histoires de bonnes femmes ! coupa Nathalie Lefevre. — Et puis d’abord, pour qui te prends-tu à faire la loi ici ? Tu vis sous mon toit, tu manges ce que j’achète, et en plus tu oses revendiquer des droits !
Cette fois, Émilie sentit quelque chose céder en elle. Le sang lui monta au visage, ses tempes se mirent à battre.
— Sous votre toit ? Nous avons racheté la moitié de cet appartement ! Et nous remboursons encore le crédit !
Nathalie Lefevre grimaça, comme si elle venait d’avaler un citron entier.
— Ah, vous avez racheté ? Et qui donc a payé, dis-moi ? Mon fils travaille, lui. Toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu restes assise bien au chaud dans un bureau, paresseuse !
— Maman, ça suffit, murmura enfin Nicolas, mais avec si peu de conviction qu’on n’y sentait aucun soutien.
— Non, ça ne suffit pas ! La belle-mère se tourna brusquement vers lui. — Regarde un peu le serpent que tu as ramené dans cette maison ! Pendant trente ans, je t’ai élevé seule, et elle arrive ici pour se prendre aussitôt pour la maîtresse des lieux !
Derrière le mur, des voix de voisines se firent entendre. Stéphanie Lefevre devait sûrement déjà avoir collé son oreille à la porte ; elle adorait commenter ensuite les scandales des autres dans l’immeuble.
Émilie sentit la nausée lui monter. Était-ce la fièvre, ou bien cette scène grotesque qui lui retournait l’estomac ?
— Vous savez quoi ? dit-elle en s’appuyant contre le réfrigérateur. Faites-les vous-même, vos tomates. Moi, je vais m’allonger.
— Ne t’avise pas de me tourner le dos, ingrate ! hurla Nathalie Lefevre en attrapant une planche à découper sur la table.
À cet instant précis, la sonnette retentit. Un bruit sec, insistant.
Tous les trois se figèrent. Puis la sonnerie recommença.
— Oncle Bruno, souffla Nicolas en jetant un coup d’œil à l’horloge. Je lui avais demandé de passer pour parler de la maison de campagne…
Nathalie Lefevre changea aussitôt de visage. Elle lissa ses traits, remit en place quelques mèches échappées de sa coiffure.
— Nicolas, va ouvrir. Et toi, ajouta-t-elle en lançant à Émilie un regard mauvais, rends-toi présentable. Ne fais pas honte à la famille devant les gens.
Émilie voulut répondre, mais Bruno Renard apparut déjà dans l’encadrement de la porte. C’était le frère du défunt beau-père, un homme encore solide, avec de petits yeux malicieux et cette habitude désagréable de mettre le nez dans les affaires des autres.
— Eh bien, quelle ambiance ! lança-t-il en apercevant les débris de vaisselle sur le sol. On règle des questions domestiques à coups de porcelaine ?
Nathalie Lefevre força un sourire.
— Oh, ce n’est rien, des broutilles. Entre, Bruno, je vais faire du thé.
Mais Bruno Renard n’avait manifestement aucune intention de prétendre qu’il n’avait rien remarqué. Il traversa la cuisine, s’installa à table, puis observa longuement Émilie, dont le visage était rouge de larmes et de fièvre.
— Alors, qu’est-ce qui s’est passé exactement ? On vous entendait à travers le mur.
À cet instant, Émilie comprit que le plus intéressant commençait seulement.
— Rien de particulier, répondit précipitamment Nathalie Lefevre en se dirigeant vers la bouilloire. Émilie est un peu souffrante, mais les tâches de la maison ne disparaissent pas pour autant.
— Un peu souffrante ? fit Bruno Renard avec un reniflement sceptique. Et il fallait crier comme ça ? J’ai cru qu’il y avait le feu.
Émilie sentit ses joues s’embraser. Elle avait honte qu’un étranger assiste à cette scène sordide. Pourtant, elle n’avait plus la force de se taire.
— Oncle Bruno, dit-elle en s’asseyant en face de lui, j’ai trente-huit de fièvre. J’ai simplement demandé qu’on reporte les conserves à demain…
— Et où est le drame ? demanda-t-il en haussant les épaules.
Nathalie Lefevre faillit laisser tomber la bouilloire.
— Bruno ! Tu sais très bien comment je tiens une maison ! Chez moi, tout est prévu, tout se fait à l’heure ! Et là…
— Et là, ta belle-fille est malade, l’interrompit Bruno Renard. Qu’est-ce que ça change ? Le monde va s’écrouler pour quelques bocaux ?
Nicolas remua sur sa chaise. Pour la première fois depuis le début de la dispute, il sembla réellement mal à l’aise.
— Oncle Bruno, maman s’inquiète, c’est tout…
— Elle s’inquiète, tu dis ? Bruno Renard sortit un paquet de cigarettes et, sans demander la permission, en alluma une. — Moi, j’appelle plutôt ça faire une scène.
Nathalie Lefevre resta immobile, une tasse entre les mains. Elle ne s’était visiblement pas attendue à ce tournant.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là, Bruno ?
— Je veux dire que tu te comportes comme une poissonnière. Il tira une bouffée, puis laissa lentement filer la fumée. — Tu hurles sur une jeune femme malade à cause de quelques tomates.
— Quelques tomates ? La voix de Nathalie Lefevre grimpa de nouveau. — J’ai passé la journée au marché à les choisir !
— Et alors ? Demain existera encore.
Émilie regardait Bruno Renard avec stupeur. Jamais personne n’avait osé parler ainsi à sa belle-mère. Même son propre fils n’aurait jamais trouvé le courage de lui tenir tête.
