Julien esquissa un sourire.
Et ce sourire-là la troubla bien davantage qu’une colère ouverte.
— Parce que je suis l’homme, dit-il. Parce que c’est moi qui tranche. Parce que c’est moi le chef de cette famille.
Il suffit parfois de quelques phrases pour faire s’effondrer toute une existence.
À cet instant précis, Camille comprit quelque chose de terrible.
Depuis le début, elle vivait auprès d’un homme qui ne l’avait jamais vraiment considérée comme son égale.
Pendant toutes ces années, il avait supporté son indépendance.
Mais il ne l’avait jamais acceptée.
Une fatigue immense lui tomba dessus.
Pas seulement celle de cette soirée.
Pas celle de cette dispute.
Une lassitude plus ancienne, accumulée depuis des années.
La fatigue de devoir justifier qu’elle avait le droit de travailler.
Le droit de souffler.
Le droit de voir ses amis.
Le droit de gérer l’argent qu’elle gagnait elle-même.
Le droit, tout simplement, d’exister autrement qu’à travers lui.
Elle avait trente-cinq ans.
Et pour la première fois depuis très longtemps, elle se sentit seule d’une manière absolue.
Julien sortit alors son téléphone à elle.
— Et ne t’avise même pas d’appeler la banque.
Camille releva lentement la tête.
— Pardon ?
Son rictus s’élargit encore.
— Je me suis déjà servi de ta carte. J’ai acheté un nouveau casque et j’ai fait le plein de la moto.
Quelque chose céda en elle.
Elle le regardait sans parvenir à y croire.
Il ne s’était pas contenté de lui confisquer sa carte.
Il n’avait pas seulement franchi une limite intime.
Il avait dépensé son argent.
Et il était persuadé d’en avoir parfaitement le droit.
— C’est du vol…
Julien fit brusquement un pas vers elle.
— Ne t’avise plus jamais d’employer ce mot.
Mais sa voix lui parvenait déjà de très loin.
Dans son esprit, des images des dernières années remontèrent d’un seul coup.
Elle qui payait les courses.
Elle qui réglait les vacances.
Elle qui finançait les travaux.
Elle qui achetait les médicaments pour la mère de Julien.
Elle qui prenait en charge l’assurance.
Elle qui assumait presque tout.
Et malgré cela, elle restait toujours, à ses yeux, une mauvaise épouse.
Pas assez attentionnée.
Pas assez présente à la maison.
Pas assez docile.
Pas assez commode.
Il arrive qu’on vive pendant des années à côté d’une trahison sans la reconnaître.
Parce que la trahison ne commence pas toujours par une liaison.
Elle commence parfois par le mépris.
Par le besoin de dominer.
Par cette certitude monstrueuse que l’autre vous appartient.
— Rends-moi mon téléphone, dit-elle d’une voix basse.
— Non.
Camille le fixa droit dans les yeux.
Et, soudain, elle cessa d’avoir peur.
À l’intérieur, tout devint vide.
Étrangement vide.
Comme si l’amour qu’elle s’était acharnée à maintenir en vie venait de s’éteindre pour de bon.
Sans cris.
Sans scène.
Sans larmes.
Elle ouvrit le congélateur, en sortit un paquet de raviolis surgelés et posa une casserole d’eau sur le feu.
