L’air glacé lui fouetta aussitôt le visage. Émilie leva la main et, sans se retourner, lança l’alliance dans l’obscurité.
Hugo Dumas, qui rangeait le matériel, se redressa brusquement.
— Tatie Émilie, qu’est-ce que tu fais ?
— Je me libère, répondit-elle simplement.
Trois jours plus tard, Antoine Sanchez tenta de revenir au dépôt. Le vigile lui barra l’entrée. Planté devant le portail, il hurlait, exigeait qu’on le laisse passer, menaçait tout le monde. Émilie arrivait justement avec son père : elle apportait des dossiers au nouveau responsable.
Dès qu’Antoine aperçut sa voiture, il se précipita vers elle.
— Émilie, tu n’as pas le droit ! cria-t-il. Cette entreprise est à moi, c’est moi qui l’ai fait tourner !
Elle baissa la vitre avec lenteur.
— Avec mon argent et les relations de mon père, dit-elle d’une voix égale. Tu la dirigeais, oui. Maintenant, c’est terminé. Va voir Julie François, elle saura peut-être te remettre sur pied.
— Elle s’est volatilisée ! lâcha Antoine, le souffle court. Dès qu’elle a appris pour les dettes, elle a disparu !
Un sourire bref, sans joie, passa sur les lèvres d’Émilie.
— Étonnant, n’est-ce pas ? Peut-être qu’elle aussi te trouvait répugnant. Seulement, elle a été plus lucide que moi : elle l’a compris plus tôt.
Antoine resta figé. Son visage se déforma de rage. Il fit un pas en avant, mais Bernard Faure sortit de la voiture. Lentement, lourdement, il vint se placer près de sa fille.
— Pars, Antoine, dit-il avec lassitude. Tant qu’on te le demande calmement.
Antoine demeura encore quelques secondes immobile. Puis il tourna les talons et s’éloigna, voûté, comme s’il avait vieilli d’un seul coup.
Émilie le suivit du regard. Elle ne ressentait ni pitié ni colère. Seulement un grand vide, là où, pendant quinze ans, la douleur avait occupé toute la place.
Le soir, elle était assise dans la cuisine avec son père. Bernard se servait du thé ; elle, les yeux tournés vers la fenêtre, observait le ciel qui s’assombrissait derrière la vitre.
— Comment tu te sens ? demanda-t-il.
— Ça va, répondit Émilie.
Puis, après un silence, elle ajouta :
— C’est étrange. Pendant quinze ans, j’ai cru que le problème venait de moi. Que je n’étais pas assez jolie, pas assez intéressante. Que s’il était froid avec moi, c’était forcément parce que je faisais quelque chose de travers. Et finalement, non. Ce n’était pas moi. Il ne m’a jamais aimée. Pas même au début.
Bernard Faure resta silencieux un moment. Sa tasse entre les mains, il baissa les yeux.
— Tu sais ce qui me fait le plus mal ? dit-il enfin. C’est que j’ai ma part de responsabilité. C’est moi qui l’ai encouragé à te courtiser. Je me disais : un garçon sérieux, travailleur, il finira par réussir. Mais lui, déjà à l’époque, il calculait tout.
— Papa, arrête, souffla Émilie en posant sa main sur la sienne. Toi, tu voulais mon bonheur. Lui, il voulait de l’argent. Ce n’est pas la même chose.
Son père hocha la tête, mais son regard demeura triste.
— Et maintenant, qu’est-ce que tu vas faire ?
Elle haussa doucement les épaules.
— Travailler. Vivre. J’ai la pharmacie, je t’ai toi, j’ai des responsabilités. J’ai donné tant d’années à un homme qui me méprisait… Peut-être qu’il est temps d’apprendre à vivre pour moi.
— Tu ne te remarieras pas ?
Émilie eut un petit rire sans gaieté.
— Je n’en sais rien. Pour l’instant, je ne veux même pas y penser. Je veux seulement du calme. Et ne plus jamais entendre quelqu’un me dire que je suis détestable.
Ils se turent. Dehors, quelques lampadaires s’allumèrent un à un. Bernard termina son thé, puis se leva.
— Bon, ma fille. Je vais rentrer. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu m’appelles. À n’importe quelle heure.
— Merci, papa.
Quand il fut parti, Émilie resta seule. Elle s’assit à la table, croisa les bras et y posa le front. Alors seulement, dans le silence de la cuisine vide, elle s’autorisa à pleurer. Pas de douleur. Pas de rancune. De soulagement. Parce qu’elle n’avait plus à faire semblant que tout allait bien. Plus à supporter les gestes froids, les paroles creuses. Plus à croire qu’elle était coupable.
Un mois passa. Antoine essaya de contester les documents, mais l’avocat d’Émilie le remit rapidement à sa place. Tous les papiers étaient en règle, toutes les manœuvres avaient été mises au jour. Ses associés se détournèrent de lui les uns après les autres. Quant à Julie François, elle ne reparut jamais.
