Et c’est à moi de décider qui peut y vivre ou non !
— Sophie, tu as perdu la tête ?
— Non. Pour la première fois depuis longtemps, je la retrouve ! lança-t-elle en désignant la porte d’un geste net. J’en ai assez qu’on me traite comme une moins que rien chez moi, qu’on piétine mon travail et mon espace. Vous allez faire vos valises, tous les deux, et vous partez.
— Sophie, tu ne peux pas dire ça sérieusement, tenta Thomas en avançant la main vers elle.
Elle se dégagea aussitôt, comme si ce contact la brûlait.
— Si. Je suis on ne peut plus sérieuse. Vous avez une heure pour rassembler vos affaires.
— Mais c’est ma mère ! Elle n’a nulle part où aller !
— Il fallait y penser avant de venir me donner des leçons dans mon propre appartement, répliqua Sophie en croisant les bras. Une heure. Passé ce délai, j’appelle la police et je vous fais sortir officiellement.
Monique leva les bras au ciel, outrée.
— Thomas, tu entends ce qu’elle ose dire ? Tu la laisses me parler comme ça ?
— Maman, calme-toi… murmura Thomas, complètement désemparé, se tournant vers elle sans savoir quoi faire.
— Me calmer ? Elle nous jette dehors ! À la rue !
— Pas à la rue, corrigea Sophie d’un ton glacial. Dans cette maison de campagne d’où vous êtes venus. Ou bien vous louerez quelque chose. Débrouillez-vous comme vous voudrez. Mais ici, vous ne vivrez plus.
Sans ajouter un mot, elle tourna les talons, regagna sa chambre et ferma la porte à clé. De l’autre côté du mur, les voix montèrent aussitôt : indignation, pas lourds dans le couloir, portes claquées, placards ouverts trop brutalement. Sophie s’assit devant son ordinateur, mais ses doigts tremblaient tellement qu’elle fut incapable de reprendre quoi que ce soit.
Une vingtaine de minutes s’écoula. Puis elle reconnut le bruit sourd des valises que Thomas traînait sur le sol. Monique gémissait, reniflait, se lamentait à chaque vêtement plié, mais elle rangeait malgré tout ses affaires. Sophie resta immobile devant son bureau, le visage fermé, écoutant sans intervenir.
Au bout d’environ quarante minutes, on frappa doucement.
— Sophie… ouvre, s’il te plaît.
Elle alla déverrouiller. Thomas se tenait sur le seuil, les yeux rougis, le visage tiré.
— Tu veux vraiment que je parte ?
— Oui.
— Pour de bon ?
— Oui.
Il hocha lentement la tête, comme s’il venait seulement de comprendre que rien ne la ferait reculer. Puis il se détourna et retourna dans l’entrée. Sophie le suivit.
Dans le couloir, les sacs et les valises étaient déjà alignés contre le mur. Monique enfilait son manteau en reniflant bruyamment, le menton tremblant d’une colère théâtrale.
— J’espère que tu trouveras quelqu’un pour supporter de vivre avec toi ! lança-t-elle en guise d’adieu. Les femmes comme toi, les maris finissent toujours par les quitter !
Sophie ne répondit pas. Elle n’avait plus envie de se défendre, ni de justifier quoi que ce soit. Thomas ouvrit la porte, porta les bagages sur le palier, puis revint chercher sa mère. Monique passa devant sa belle-fille la tête haute, drapée dans sa dignité blessée.
La porte se referma derrière eux.
Sophie demeura seule.
Elle resta debout au milieu de l’appartement, à écouter cette absence soudaine de bruit. Plus de reproches. Plus d’intrusions. Plus de voix qui exigeaient, jugeaient, accusaient. Il n’y avait que le ronronnement discret du réfrigérateur, quelque part dans la cuisine.
Elle s’approcha de la fenêtre et baissa les yeux vers la rue. En bas, Thomas chargeait les valises dans la voiture pendant que Monique restait plantée à côté de lui, les bras serrés contre elle. Quelques minutes plus tard, le véhicule démarra et disparut au coin de l’immeuble.
Sophie retourna dans sa chambre. Sur l’écran l’attendait le projet inachevé : le pied de page à finaliser, la version mobile à corriger, la mise en ligne sur le serveur. Trois ou quatre heures de travail, peut-être davantage si elle perdait le fil.
Elle étira ses doigts, rapprocha le clavier et se força à respirer profondément. Peu à peu, son esprit cessa de tourner en boucle. Ses mains retrouvèrent leur assurance. Elle déplaça les blocs sur la page, ajusta les couleurs, vérifia les lignes de code, testa l’affichage.
Personne ne surgit dans la pièce en hurlant. Personne ne lui ordonna de tout abandonner pour courir au magasin. Personne ne la traita d’égoïste, de paresseuse ou d’épouse indigne.
Sophie travailla jusqu’à dix heures du soir. Quand tout fut prêt, elle envoya le projet sur le serveur, rédigea un message au client et expédia les fichiers. Ensuite seulement, elle se laissa retomber contre le dossier de sa chaise et ferma les paupières.
Oui, elle était seule désormais. Sans mari. Sans cette famille qui l’étouffait. Mais elle venait de reprendre possession de sa vie, de son temps, de son appartement. Plus jamais quelqu’un ne viendrait lui dicter ce qu’elle devait faire entre ses propres murs.
Elle se leva, alla dans la cuisine et prépara du thé. Puis elle s’assit à table, une tasse chaude entre les mains, le regard tourné vers la fenêtre. Les lumières de la ville scintillaient dans la nuit ; au loin, une voiture passa en silence.
Le calme.
La paix.
La liberté.
Son téléphone resta muet. Thomas n’appela pas.
Et Sophie se sentit bien.
