— Tu exagères, répondit Thomas. Maman veut seulement que la maison soit tenue correctement.
Sophie eut un geste las de la main et retourna dans son bureau. À quoi bon continuer ? La discussion était inutile.
Les jours suivants, les disputes devinrent plus fréquentes, et l’atmosphère s’alourdit peu à peu. Monique se comportait comme si l’appartement lui appartenait, Sophie se repliait chaque jour davantage sur elle-même, et Thomas, qui prétendait ne pas vouloir s’en mêler, finissait invariablement par défendre sa mère.
Puis le samedi arriva. Ce jour-là, Sophie devait terminer une commande capitale : le site professionnel d’une entreprise du bâtiment. Elle devait le livrer avant le soir. Si elle échouait, elle perdait à la fois le client et le paiement. Le projet était volumineux, délicat, et exigeait une attention totale.
Elle se leva à sept heures, avala un café, ferma la porte de son bureau et s’installa devant son ordinateur. Les heures passèrent sans qu’elle les voie filer. Sophie travaillait sans pause, sans même sortir prendre un petit-déjeuner. Elle avait posé son téléphone à côté d’elle, écran contre la table, afin que rien ne vienne la distraire.
Vers midi, les principales pages étaient presque terminées. Il lui restait à finaliser le pied de page, vérifier l’affichage sur mobile, puis envoyer l’ensemble sur le serveur. Sophie s’étira, massa sa nuque douloureuse et prit son téléphone pour consulter rapidement ses échanges professionnels. À cet instant précis, la porte s’ouvrit avec une telle violence qu’elle alla heurter le mur.
Thomas se tenait sur le seuil. Son visage était rouge, ses poings serrés.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? Tu fais grève ? hurla-t-il. Maman n’y arrive pas toute seule, et toi, tu restes là à pianoter sur ton téléphone !
Sophie verrouilla lentement l’écran, puis tourna la tête vers son mari. Pendant quelques secondes, elle le fixa en silence, comme si elle n’était pas certaine d’avoir bien entendu.
— Pardon ?
— J’ai dit que ça suffisait, la paresse ! reprit Thomas. Maman est debout depuis ce matin, elle prépare le repas, elle nettoie, elle s’agite partout ! Et toi, tu es assise ici à jouer avec ton portable !
Sophie se leva de sa chaise. Sa voix, lorsqu’elle parla, était calme, froide, parfaitement nette.
— Je ne joue pas avec mon téléphone. Je travaille. Depuis cinq heures d’affilée. Sur un projet urgent qui rapporte de l’argent à ce foyer.
— Quel travail ? lança Thomas avec mépris en balayant l’air de la main. Tu passes tes journées sur Internet ! Le vrai travail, c’est quand on va au bureau, comme moi. Toi, tu t’installes tranquillement à la maison, et en plus tu te permets de répondre !
— Je gagne autant que toi ! La colère montait en Sophie, brûlante, difficile à contenir. Mes commandes paient les factures, les courses, les vêtements ! Tu crois peut-être que l’argent tombe tout seul du ciel ?
— Ne me crie pas dessus ! rugit Thomas. Tu es égoïste ! Tu ne penses qu’à toi ! La famille, pour toi, ça ne veut rien dire !
— La famille ? Quelle famille ? Sophie fit un pas vers lui. Ta mère décide de tout ici, elle me rabaisse, et toi tu prends son parti ! Ce n’est pas une famille, c’est un supplice !
— Tu es ingrate ! Maman se donne du mal pour nous, elle veut aider !
— Elle n’aide pas, elle m’empêche de vivre ! Elle s’immisce dans mon travail, dans mes affaires, dans ma vie entière !
À ce moment-là, Monique entra dans la pièce en s’essuyant les mains avec un torchon.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? Thomas, mon chéri, tout va bien ?
— Maman, c’est Sophie qui fait une scène, répondit aussitôt Thomas d’un ton plaintif.
— Je m’en doutais ! Monique lança à sa belle-fille un regard menaçant. Aucun respect pour les personnes âgées, aucun respect pour ton mari ! Tu comprends seulement comment une épouse doit se comporter ? Le rôle d’une femme, c’est de soutenir son mari, de tenir son foyer, pas de rester toute la journée vissée devant un ordinateur !
Sophie sentit quelque chose céder en elle. Toutes les humiliations accumulées, la fatigue, l’agacement, la rancœur, tout remonta d’un seul coup.
— Ça suffit ! C’est terminé ! Sortez tous les deux de mon appartement !
Un silence brutal tomba. Thomas et Monique restèrent figés, les yeux rivés sur elle.
— Quoi ? articula Thomas, le premier à retrouver la parole.
— J’ai dit : dehors ! répondit Sophie d’une voix posée, mais implacable. Cet appartement est à moi. À moi seule. Ici, c’est moi la maîtresse des lieux.
