Mais, au bout d’une semaine, l’équilibre fragile se rompit. Monique, désormais parfaitement installée, estima qu’il était temps de remettre les choses à sa manière. Sophie revenait de la cuisine avec une tasse de café lorsqu’elle s’arrêta net : sur les étagères du salon, tous ses livres avaient changé de place.
— Monique, qu’est-ce que vous avez fait ? demanda-t-elle, immobile au milieu de la pièce, la tasse encore à la main.
— Ce que j’ai fait ? J’ai rangé, répondit sa belle-mère en passant un chiffon sur une planche. C’était un vrai désordre ici. Les livres étaient posés n’importe comment. Je les ai classés par taille, c’est tout de même plus présentable.
— Sauf que moi, je m’y retrouvais très bien comme c’était…
— Vous vous y retrouviez ! souffla Monique avec mépris. Les jeunes d’aujourd’hui ne savent même plus ce que signifie tenir une maison. J’ai aussi regardé dans la cuisine : les casseroles en pagaille, les céréales versées dans des bocaux de toutes sortes… Il va falloir revoir tout ça.
Sophie pinça les lèvres, mais se retint de répondre. Elle n’avait aucune envie de provoquer une dispute pour des livres, aussi agaçant que cela fût. Elle regagna son bureau et referma la porte derrière elle.
Les jours suivants, Monique se mit à intervenir de plus en plus souvent dans chaque détail du quotidien. Elle commentait la façon dont Sophie préparait la soupe, répétait que l’appartement n’était pas assez propre, qu’il fallait faire des lessives plus régulièrement, laver la vaisselle autrement. Quand Sophie s’en plaignait à Thomas, il haussait les épaules et répondait toujours la même chose : sa mère voulait simplement se rendre utile, il ne fallait pas y prêter attention.
Un mercredi matin, Sophie travaillait devant son ordinateur. Elle peaufinait la maquette d’une page de vente pour un gros client, et l’échéance tombait dans deux jours. Il restait encore beaucoup à corriger. Concentrée, elle ajustait minutieusement les blocs à l’écran lorsque la porte s’ouvrit brusquement et que Monique entra sans prévenir.
— Sophie, tu n’as donc rien de mieux à faire ? lança-t-elle depuis le seuil, les mains sur les hanches. Va donc faire quelques courses, il manque des choses pour le déjeuner. Plus de pommes de terre, il faut aussi des oignons et des carottes.
Sophie pivota sur sa chaise.
— Monique, je suis en train de travailler. J’ai un appel avec le client dans une demi-heure.
— Travailler ! répéta sa belle-mère en agitant la main avec dédain. Tu restes assise sur Internet à déplacer des images. Ce n’est pas un travail, ça. Moi, quand j’étais jeune, je me tuais à la tâche à l’usine, ça, c’était du vrai travail !
— C’est mon métier, et il me permet de gagner ma vie. Je ne peux pas aller au magasin maintenant.
— Tu ne peux pas ? Et qui va y aller, alors ? Tu voudrais que je descende et remonte les escaliers à mon âge ? J’ai le dos en miettes !
Sophie inspira profondément, ravala la réponse sèche qui lui brûlait la langue.
— On en reparle plus tard. Je serai libre vers quatorze heures, j’irai à ce moment-là.
Monique marmonna quelque chose d’un ton mécontent, puis sortit en coup de vent en claquant la porte.
Le lendemain, la scène se reproduisit presque à l’identique. Sophie consultait le cahier des charges d’un nouveau client quand Monique surgit de nouveau dans la pièce.
— Sophie, viens tout de suite m’aider à faire le ménage ! Je ne peux pas tout faire seule, cet appartement est immense !
— Je suis en plein milieu de ma journée de travail, répondit Sophie sans même se retourner, les yeux toujours fixés sur l’écran.
— Voilà exactement ce que je dis : de l’oisiveté ! Tu restes à la maison et tu ne sers à rien. Lève-toi et viens m’aider.
— Je. Travaille, articula Sophie entre ses dents.
— Du travail ! Une vraie femme s’occupe de son foyer au lieu de fixer une machine toute la journée !
Cette fois, Sophie sentit sa patience céder.
— Monique, ça suffit. Vous n’avez pas à entrer ici sans frapper. C’est ma pièce, et c’est aussi mon lieu de travail. Je gagne de l’argent, ce qui, soit dit en passant, permet aussi que vous viviez sous ce toit.
Vexée, sa belle-mère repartit en martelant le sol de ses pas. Le soir, dès que Thomas rentra, elle se plaignit à son fils d’avoir été humiliée par sa belle-fille. Thomas voulut discuter avec Sophie, mais l’échange tourna court.
— Sophie, pourquoi as-tu parlé si durement à maman ? Elle n’est plus toute jeune.
— Thomas, elle m’interrompt sans arrêt. J’ai des délais à respecter, des commandes, des responsabilités.
— Et alors ? Tu ne peux pas lui donner cinq minutes ?
— Cinq minutes ? Elle me coupe dix fois par jour !
