— Qu’est-ce que tu fais, tu t’es mise en grève ?! — lança son mari d’un ton agressif. — Maman n’y arrive pas toute seule, et toi, tu restes là à pianoter sur ton téléphone !
Sophie était installée dans sa pièce de travail, devant son bureau. Elle examinait la maquette du site internet d’un nouveau client : sur l’écran de son ordinateur portable défilaient des blocs de couleur, des polices, des icônes. Depuis quatre ans, elle travaillait à distance comme webdesigner, et cette activité lui assurait des revenus tout à fait corrects. Les commandes ne manquaient pas, elle organisait ses journées comme elle l’entendait, et ce mode de vie lui convenait parfaitement.
La porte du salon s’ouvrit, puis Thomas entra dans l’appartement. Il retira sa veste, la suspendit dans l’armoire et passa aussitôt vers la cuisine.
— Sophie, tu es là ? cria-t-il.
— Oui, je travaille ! répondit-elle sans même détourner les yeux de l’écran.

Quelques secondes plus tard, Thomas apparut sur le seuil de son bureau et s’appuya contre l’encadrement de la porte.
— Écoute, il faut qu’on parle. Sérieusement.
Sophie quitta enfin son écran des yeux. À l’expression de son mari, elle comprit que la conversation ne serait pas agréable.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est à propos de maman, dit Thomas en se frottant l’arête du nez. Sa maison au village est dans un état catastrophique. Le toit fuit, le poêle refoule, les murs prennent l’humidité. Elle ne passera jamais l’hiver là-bas.
Sophie se raidit. Elle devinait déjà où il voulait en venir.
— Et qu’est-ce que tu proposes ?
— Eh bien… il faudrait qu’on l’accueille chez nous. Au moins pour l’hiver, murmura Thomas en évitant son regard. On a trois pièces, on pourra se débrouiller.
Sophie se laissa aller contre le dossier de sa chaise et croisa les bras sur sa poitrine. En trois ans de mariage, elle n’avait vu Monique que quelques fois, et chacune de leurs rencontres lui avait laissé une impression désagréable. Sa belle-mère était une femme autoritaire, décidée, persuadée de tout savoir mieux que tout le monde.
— Thomas, tu te rends compte à quel point ça risque de compliquer notre quotidien ?
— C’est ma mère, Sophie. Je ne peux pas la laisser dans une maison qui tombe en ruine, répondit-il enfin en la regardant. Je t’en prie.
Sophie poussa un long soupir. Elle n’eut pas le courage de refuser : Thomas l’aurait vécu comme une trahison. Et puis, au fond, elle comprenait qu’on ne pouvait pas abandonner une personne âgée dans de telles conditions.
— D’accord, finit-elle par accepter. Mais seulement pour l’hiver. Et à condition qu’elle ne se mêle pas de nos affaires.
— Bien sûr, bien sûr ! Merci, ma chérie ! souffla Thomas, visiblement soulagé, avant de l’embrasser sur le haut de la tête.
L’appartement comptait effectivement trois pièces, et il appartenait à Sophie. Elle l’avait reçu en héritage de sa grand-mère cinq ans plus tôt, bien avant de rencontrer Thomas. Après leur mariage, ils s’y étaient simplement installés tous les deux. Thomas travaillait comme responsable dans une entreprise du bâtiment ; son salaire était convenable, sans plus. Un crédit immobilier ou la location d’un grand logement aurait été hors de leur portée.
Monique arriva une semaine plus tard. Thomas alla la chercher en voiture au village et la ramena avec trois énormes valises et deux sacs.
— Bonjour, Monique, dit Sophie en l’accueillant dans l’entrée, tout en essayant de prendre l’une des valises.
— Bonjour, répondit-elle sèchement, avant de balayer l’appartement d’un regard critique. Alors c’est ici que je vais devoir vivre ?
— Oui. Votre chambre est là-bas, expliqua Sophie en désignant la pièce du fond. Nous y avons mis un lit, une armoire, tout ce dont vous aurez besoin.
Monique entra, inspecta les lieux, puis pinça les lèvres avec une grimace.
— C’est un peu étroit. Enfin, tant pis, je survivrai bien jusqu’au printemps.
Elle commença à défaire ses affaires. Sophie, elle, retourna à la cuisine avec une irritation sourde au creux du ventre. « Étroit »… La chambre faisait quinze mètres carrés, largement assez pour une personne seule.
Les premiers jours se déroulèrent pourtant dans un calme relatif. Monique prit ses marques, vida ses valises, observa chaque recoin de l’appartement. Sophie continuait à travailler dans son bureau, Thomas partait chaque matin au bureau, et sa mère, de son côté, s’occupait de ses affaires.
