Émilie Lefevre fit glisser sa paume sur la nappe. Une miette de pain craqua sous ses doigts. Dans la salle des fêtes de la commune, un brouhaha épais montait entre les tables ; l’air sentait la viande grillée, le parfum trop sucré des invitées et l’alcool renversé. Quinze ans de mariage. Les convives se pressaient autour du buffet, levaient leurs verres, riaient trop fort.
À côté d’elle, Antoine Sanchez occupait sa chaise avec sa carrure massive, engoncé dans une veste bleu nuit. Toutes les deux minutes, il tirait sur le nœud de sa cravate. Était-ce de la nervosité ? Ou bien répétait-il déjà son numéro ?
Émilie faisait tourner son alliance autour de son doigt. Elle résistait. Autrefois, elle glissait presque toute seule ; désormais, elle mordait la peau. Depuis six mois, elle ne la portait plus. Elle ne l’avait remise que ce soir. Délibérément. Qu’elle soit là, bien visible, au moment où il prononcerait les mots qu’il avait préparés.
Car elle savait. Depuis longtemps.
Antoine se leva et attrapa le micro. Peu à peu, les conversations s’éteignirent. Il redressa les épaules, parcourut la salle du regard, puis se tourna lentement vers sa femme. Sur son visage se mêlaient une satisfaction mauvaise et une sorte de dégoût mal dissimulé.

— Émilie, lança-t-il d’une voix forte, en articulant chaque syllabe. J’attends ce jour depuis quinze ans. Depuis notre première nuit, tu me répugnes. Tu comprends ? Tu me répugnes. Je n’ai jamais pu te toucher sans avoir envie de reculer. Pour moi, tu n’as été qu’un ticket pour une vie confortable. Rien de plus. Une pharmacienne terne qui sent les médicaments. Demain, je demande le divorce. L’entreprise restera à moi, et toi, tu garderas tes pilules et ton vide.
Un silence brutal tomba sur la salle. On entendit quelqu’un déglutir bruyamment. Bernard Faure, le père d’Émilie, eut un sursaut et se cramponna au bord de la table. Une femme poussa un petit cri étouffé.
Émilie retira son alliance. Lentement, sans même regarder son mari. Elle la posa devant elle, sur la nappe. Puis elle releva les yeux, secs, calmes, et adressa un bref signe de tête à son neveu Hugo Dumas, installé près du mur avec un ordinateur portable.
— Lance.
L’écran fixé au fond de la salle s’alluma. D’abord, personne ne comprit. Puis une voix retentit. Une voix que tous reconnurent.
Sur la vidéo, Antoine était assis dans le bureau du dépôt d’autocars. Face à lui se trouvait Julie François, la jeune rousse du service de dispatching, moulée dans un col roulé.
— Tu es sûr qu’elle ne se doute de rien ? demandait Julie en se penchant vers lui.
— Mais non, c’est une idiote, riait Antoine. Elle passe ses journées derrière son comptoir à compter ses comprimés. J’ai fait passer trois crédits sur la société, elle n’en sait même rien. Quand on divorcera, les dettes seront pour elle, et l’affaire pour moi. Et toi et moi, ma belle, on va enfin vivre comme on mérite.
Julie gloussa et se rapprocha encore.
Au milieu de la salle, Antoine blêmit. Il pivota violemment vers Émilie.
— C’est quoi ce…
Elle ne répondit pas. Hugo changea simplement de fichier.
Cette fois, l’écran montrait un Antoine beaucoup plus jeune, maigre, vêtu d’une chemise froissée. Il se tenait près des garages que Bernard Faure lui avait confiés. Dans sa main, un verre d’alcool clair. C’était le jour du mariage : au loin, on distinguait le chapiteau, et la musique arrivait par vagues. Deux de ses amis se tenaient à côté de lui.
— Je ne l’aime pas, mais alors pas du tout, disait Antoine en vidant son verre d’un trait. Sauf que le beau-père a des relations à la mairie et du terrain. Je vais tenir dix ans, le temps de me mettre debout, et après je me trouverai une vraie femme. Pas cette pharmacienne.
Ses amis éclatèrent de rire. Antoine se resservit.
Bernard Faure se leva avec lenteur. Son visage avait pris une teinte grise ; ses lèvres étaient serrées jusqu’à devenir blanches. Longuement, lourdement, il fixa l’écran, puis son gendre.
— Antoine, murmura-t-il. Tu pensais vraiment tout ça ?
Antoine eut un mouvement de recul, comme s’il cherchait une réponse, mais Hugo avait déjà lancé la vidéo suivante.
Des documents apparurent. Contrats de prêt. Relevés bancaires. Tout était filmé en gros plan, parfaitement lisible : les montages, les signatures, les transferts. On voyait comment Antoine avait fait contracter des emprunts à la société d’Émilie, comment il avait envoyé l’argent sur les comptes de Julie, comment il s’était préparé à laisser sa femme seule face aux dettes.
— Des copies sont déjà à l’administration fiscale.
