— …susurra Danielle de sa voix habituelle, mielleuse à en donner la nausée. Ne te mets pas dans des états pareils. J’ai rangé tes affaires avec soin dans des cartons, puis je les ai descendues à la cave. Rien n’a disparu, tu peux être tranquille. Quant à l’argent… eh bien, nous te le rendrons petit à petit. Quand Nicolas se sera remis d’aplomb.
— Remis d’aplomb ? répéta Camille, sentant une colère glaciale lui monter dans la poitrine. Il travaille dans votre entreprise, il touche un salaire. De quoi doit-il donc se remettre ?
— Ne prends pas ce ton avec moi, coupa aussitôt sa belle-mère, dont la douceur venait de se changer en acier. Pendant trois ans, tu as vécu dans l’appartement de ma défunte mère. Tu croyais que c’était gratuit ? Considère tes dépenses comme un loyer. Nous sommes quittes.
Puis la communication fut coupée.
Camille resta assise sur les marches encore de longues minutes. Des voisins entraient, sortaient, la saluaient, ralentissaient en la voyant là, immobile, avec sa valise et son visage fermé. Elle ne répondait presque pas. Elle réfléchissait.
Trois ans plus tôt, elle avait épousé Nicolas parce qu’elle avait cru reconnaître en lui un homme fiable, posé, sans éclats. Il n’avait rien d’un grand passionné, encore moins d’un romantique, mais il lui avait semblé honnête. Solide. Le seul point noir, dès le début, avait été sa mère : une femme autoritaire, persuadée que son fils lui appartenait encore.
Danielle débarquait chez eux sans prévenir, changeait les meubles de place, faisait des remarques sur les plats de Camille, lui expliquait comment repasser correctement les chemises. Camille avait encaissé. Elle souriait, se taisait, se répétait qu’avec le temps sa belle-mère finirait bien par l’accepter.
Mais Danielle n’avait jamais eu l’intention de l’accueillir dans la famille. Elle avait seulement attendu son heure. Durant trois ans, elle avait tissé sa toile, distillant goutte après goutte son venin dans l’esprit de son fils. Et maintenant que Camille était partie en déplacement professionnel, l’araignée avait frappé.
Camille se leva enfin, épousseta son manteau, sortit son téléphone et appela son amie.
— Julie, salut… Est-ce que je peux dormir chez toi cette nuit ? Je t’expliquerai tout quand j’arriverai.
Les trois jours suivants, Camille les vécut comme une campagne militaire. Elle prit rendez-vous avec un avocat, rassembla tous les papiers liés à l’appartement, retrouva trois années de relevés bancaires. Elle découvrit que, légalement, sa belle-mère n’avait aucun droit de faire changer les serrures sans l’accord de tous les propriétaires. Or, d’après l’acte de mariage et le contrat de prêt immobilier, Camille figurait elle aussi parmi eux.
L’avocat était un homme efficace, au regard fatigué de quelqu’un qui avait déjà entendu trop d’histoires semblables.
— Grand classique, marmonna-t-il en parcourant les documents. La maman qui veut sauver son petit garçon d’une épouse jugée indésirable. J’ai vu ça des dizaines de fois. Sauf qu’ici, elle est allée trop loin. Changer les serrures sans votre consentement, cela revient à vous priver de l’accès à votre propre bien. On peut déposer plainte pour éviction illégale et abus de droit.
— Et pour l’appartement ? demanda Camille.
— Il a été acquis dans le cadre du mariage. Peu importe qu’une partie provienne d’un héritage familial. Vous avez participé au remboursement du prêt, aux travaux, à l’aménagement. Vous avez les justificatifs ?
— Absolument tous.
— Alors, en cas de divorce, vous pourrez exiger une compensation. Et pas une petite.
Camille hocha lentement la tête. Divorce. Le mot, soudain, ne lui faisait plus peur. Il sonnait presque comme une délivrance.
Le quatrième jour, elle appela Nicolas.
— Il faut qu’on se voie. Qu’on parle.
Il accepta à contrecœur, manifestement poussé par sa mère, qui voulait sans doute superviser la fameuse restitution de l’argent. Ils convinrent de se retrouver dans un café à quelques pas de l’appartement.
