— Ta mère a raison ! Qui peut savoir ce qui peut arriver ? Si jamais tu contractes des dettes, tu pourrais perdre l’appartement ! S’il est à mon nom, au moins, je serai protégé !
Sophie resta silencieuse. Pour la première fois en cinq ans de mariage, elle regarda vraiment son mari. Elle vit sa faiblesse, sa dépendance, cette facilité inquiétante avec laquelle on pouvait le pousser dans une direction ou dans une autre.
— Non, dit-elle doucement.
— Non quoi ?
— Je ne mettrai pas l’appartement à ton nom.
Julien bondit du canapé.
— Tu ne me fais donc pas confiance ? Je suis ton mari !
— Justement, Julien, je te fais confiance. Mais je ne jouerai pas avec le seul bien que mes parents m’ont laissé.
Il partit en claquant la porte. Le lendemain, le vrai siège commença.
Catherine se mit à venir tous les jours. Sans prévenir. Elle ouvrait avec ses propres clés, entrait comme si elle était chez elle, puis lançait son offensive.
— Ma petite Sophie, j’ai réfléchi, annonça-t-elle en s’installant dans la cuisine comme si la place lui appartenait. Tu es une fille intelligente. Tu ne comprends vraiment pas à quel point la stabilité est essentielle pour un jeune couple ?
Sophie rinçait la vaisselle sans répondre.
— Réfléchis un peu. L’appartement est à toi. Mais que Dieu nous garde, s’il t’arrivait quelque chose, Julien se retrouverait dehors ! Ton propre mari ! Et il est si démuni, tu le sais bien. Sans moi, il serait perdu.
Sophie posa l’assiette, s’essuya les mains et se tourna vers elle.
— Catherine, si quelque chose m’arrivait, la loi prévoit que l’appartement revienne à mon époux. Donc tes inquiétudes n’ont pas lieu d’être.
Les lèvres de sa belle-mère se pincèrent.
— La loi, la loi… Et si ça ne se passait pas comme prévu ? Si des parents surgissaient ? Il vaut mieux tout sécuriser à l’avance.
— Je n’ai pas d’autres parents. Tu le sais parfaitement.
— Justement ! lança Catherine en levant les mains. À quoi bon garder ce bien à ton nom ? Tu n’es ni femme d’affaires ni grande propriétaire. Tu es une femme ordinaire. Julien, lui, a besoin d’une garantie pour l’avenir. C’est le mari, le chef de famille !
Sophie eut un sourire bref.
— Un chef de famille qui a besoin de sa mère pour régler une affaire d’appartement ? Désolée, mais l’argument ne me convainc pas.
Le visage de Catherine se ferma.
— Écoute-moi bien, Sophie. Je te parle pour ton bien. Aujourd’hui, on peut encore arranger les choses calmement. Plus tard, ce sera trop tard.
— C’est une menace ?
— Une menace ? voyons ! répondit sa belle-mère avec un sourire mielleux. Je ne veux que ton bonheur.
Elle s’en alla, mais la pression ne cessa pas. Julien entra lui aussi dans la danse.
Chaque soir, c’était le même refrain. L’appartement. Le transfert de propriété. La sécurité. L’avenir. Les enfants qu’ils n’avaient même pas encore. Tous les prétextes étaient bons.
— On prévoit bien d’avoir des enfants, disait-il allongé sur le canapé, les yeux fixés au plafond. Qu’est-ce que tu leur raconteras quand ils seront grands ? Que tu ne faisais pas confiance à leur père ?
— Je leur dirai la vérité. Que j’ai protégé ce que mes parents m’avaient laissé.
— Mais ce n’est plus l’appartement de tes parents ! cria-t-il. C’est le nôtre ! Ça fait cinq ans qu’on vit ici ! J’ai fait les travaux !
— Tu as seulement fixé deux crochets dans la salle de bains, répondit Sophie d’un ton glacé. Les travaux, c’est moi qui les ai financés.
