Le téléphone posé sur la table vibra pour la troisième fois en cinq minutes. Sophie n’eut même pas besoin de regarder l’écran pour savoir qui appelait. Sa belle-mère n’abandonnait jamais après une seule sonnerie.
Elle décrocha.
— Sophie, ma chérie, tu es où ? lança Catherine d’une voix si mielleuse qu’on aurait dit du sirop versé dans le combiné. Julien et moi t’attendons chez le notaire depuis une demi-heure ! Tu n’as pas oublié que c’est aujourd’hui qu’on signe les papiers de l’appartement ?
Sophie expira lentement. Bien sûr qu’elle s’en souvenait. Comment oublier le jour où l’on tentait de lui retirer son propre toit ?
— Catherine, je vous ai dit hier que je ne viendrais pas.

Un silence suivit. Bref, mais lourd de sens. Puis la voix de sa belle-mère perdit sa douceur ; sous le sucre, on entendait désormais le métal.
— Sophie, ne fais pas l’enfant. C’est pour ton bien ! L’appartement sera au nom de Julien, mon fils, et vous continuerez à y vivre ensemble. Où est le problème ?
— Le problème, c’est que cet appartement m’appartient, répondit Sophie d’un ton calme, mais ferme. Mes parents me l’ont laissé. Et je ne le céderai à personne.
Sans attendre la réplique, elle raccrocha.
Tout avait commencé trois mois plus tôt.
Ce soir-là, Julien était rentré après une nouvelle visite chez sa mère et s’était laissé tomber sur le canapé. Il voulait manifestement dire quelque chose, mais n’y parvenait pas. Il remuait sans cesse, allumait puis éteignait la télévision, faisait défiler des pages sur son téléphone.
— Tu voulais me parler ? demanda Sophie en entrant dans le salon, une tasse de thé à la main.
— Rien d’important. Maman a appelé, répondit-il en haussant les épaules, sans lever les yeux. Elle s’inquiète pour nous.
— C’est aimable de sa part.
— Oui. Elle dit qu’on devrait se protéger. Juste par prudence.
Sophie sentit une tension lui nouer l’estomac. Quand sa belle-mère se mettait à « se soucier » d’eux, cela n’annonçait jamais rien de bon.
— Nous protéger de quoi exactement ?
Julien finit par la regarder. Dans ses yeux se mêlaient la culpabilité et une obstination butée.
— Eh bien… on ne sait jamais ce que la vie réserve. Les divorces, par exemple. Maman pense qu’il vaut mieux mettre les choses au clair juridiquement. Pour éviter les ennuis plus tard.
— Mettre quoi au clair ?
— L’appartement. Le mettre à mon nom. On est mariés, après tout, qu’est-ce que ça change ? Comme ça, tout sera propre légalement.
Sophie posa sa tasse sur la table. Ses mains tremblaient à peine.
— Donc ta mère propose que je te donne l’appartement que mes parents m’ont laissé. Comme ça. Par simple précaution.
— Ce n’est pas exactement ça… protesta Julien, soudain nerveux. On est une famille ! C’est notre logement à tous les deux. Il sera seulement à mon nom sur les papiers. On remettra de l’ordre.
— De quel ordre parles-tu, Julien ?
— D’un ordre normal ! s’emporta-t-il, sentant sans doute que la conversation lui échappait.
