Cette odeur me revenait avec la fatigue dans les épaules, avec le souvenir de mon dos qui se brisait presque à force de travailler.
— Démontez-la, dis-je. Jusqu’au dernier poteau.
Vers quatre heures, le terrain n’était plus qu’un décor abandonné après un tournage. Un grand vide.
À l’emplacement de la serre, il ne restait que des bandes sombres de terre retournée. Là où se dressait la petite maison, on voyait une carcasse aux fenêtres béantes, comme des orbites vides. Même la pompe était partie. Du puits ne dépassait plus qu’un bout de câble, triste et inutile.
Je restai un moment au milieu de ce champ de bataille, un vieux couteau de cuisine à la main, celui dont je m’étais servie pour dégager les racines des hostas.
Puis j’entrai dans la remise. C’était le seul endroit que je n’avais pas touché : elle existait déjà avant moi.
Sur une étagère se trouvait une bouilloire. Émaillée, avec le bec ébréché. Celle dans laquelle Nicole Roy aimait tant se faire du thé en soupirant : « Oh, Manon, comme on se sent bien chez toi… »
Je la pris et la portai dehors, jusqu’au milieu du terrain.
Je la posai à même le sol, en plein centre de l’ancien massif de fleurs.
À côté, j’enfonçai un énorme pied de chardon. Haut, piquant, agressif.
Voilà. Tout votre jardin, chers parents.
— C’est bon, patronne, le camion est plein ! lança Christophe Lambert. On emmène ça où ?
— En ville. À l’entrepôt.
J’étais déjà sur la route quand mon téléphone se mit à hurler.
D’abord Sarah David. Puis Nicole Roy.
J’activai le haut-parleur.
— MAIS QU’EST-CE QUE TU AS FAIT ?! Le cri de ma belle-sœur me vrilla les tympans. On est arrivés… on avait amené les meubles… Il n’y a plus rien ! Tu as volé les fenêtres !
— Je n’ai rien volé, Sarah. J’ai repris ce qui m’appartenait. J’ai les factures. Et des témoins confirmeront que je n’ai rien cassé : j’ai démonté proprement.
— Maman a fait un malaise ! La police arrive !
— Qu’elle arrive. Mais commence par leur expliquer de quel droit tu comptais profiter de mes fenêtres. La maison est à toi ? Très bien, profites-en. Plante des pommes de terre dans la glaise. Tu es jeune, tu es solide. Tu en as plus besoin que moi.
Je coupai.
Dix minutes plus tard, ce fut mon ex-mari.
— Manon… là, tu as exagéré. Maman pleure, sa tension est presque à vingt. Pourquoi aller jusque-là ? Tu aurais pu laisser au moins ça, c’est la famille…
— Olivier Schneider, une famille, ça respecte. Quand ça se contente de se servir, ça porte un autre nom : exploitation. Tu veux aider ta mère ? Achète-lui une serre neuve. Toi qui avais toujours de “l’argent en trop”, sauf quand il fallait payer la pension.
Je le bloquai.
Et le silence revint.
Un mois passa.
Mon balcon, en ville, se transforma en petite jungle. Les hortensias, installés dans de grands bacs, s’y portaient à merveille. Les pivoines, je les avais confiées à ma sœur : chez elle, au moins, on les aimait.
On m’a raconté que Sarah David avait essayé de planter quelque chose sur son « terrain nu ». Mais sans pompe, sans protection, sans les dix années d’engrais que j’avais emportées avec les plaques de gazon autour des arbustes, rien n’a pris.
