Ici, pourtant, il n’y avait à elle qu’un terrain nu et une vieille remise pourrie, datant de 2014.
La visseuse japonaise
Le taxi utilitaire arriva une heure plus tard. Deux types, le pantalon couvert de taches, me regardèrent sans un mot escalader la clôture.
— Patronne, on dépouille la maison ou quoi ? demanda le plus âgé, Christophe.
Je sortis de mon sac une mallette bleue. Ma fidèle visseuse japonaise. Je l’avais achetée moi-même, le jour où j’avais compris qu’attendre qu’un homme fixe une étagère revenait à attendre de la neige en plein juillet.
— On récupère ce qui m’appartient, Christophe. J’ai les factures, les bons de livraison des structures. On travaille vite.
Je commençai par la maisonnette.
Vzzzt-vzzzt. La première vis quitta la charnière.
Vzzzt-vzzzt. Puis la seconde.
La porte, celle que j’avais posée l’an dernier, céda doucement. Elle coûtait cher, avec rupture de pont thermique. Lourde, solide.
— Dites, patronne… fit Christophe, mal à l’aise devant l’encadrement désormais vide. Et s’ils appellent les autorités ?
— Qu’ils appellent. Moi, j’ai un reçu pour chaque clou. Eux, ils n’ont que des murs nus.
Nous démontâmes les fenêtres. Le plastique résistait, la mousse craquait comme un os sec. Je la découpais moi-même au cutter, en m’écorchant les doigts.
Ensuite, nous passâmes à la serre. Quatre cent cinquante euros. Polycarbonate « premium ».
Les boulons étaient grippés. La clé Allen tournait dans le vide, ma paume brûlait sous l’effort.
— Laissez tomber, patronne, grogna le second gars. On va y passer la journée.
Sans répondre, je pris le WD-40 et aspergeai le filetage rouillé.
— Je partirai avec tout. Jusqu’au dernier clou. Dévisse.
Je vis Christophe me jeter un regard. Du respect ou de la peur, je n’aurais su le dire. Mais il reprit la clé.
Retour aux paramètres d’usine
Le polycarbonate qu’on arrache pousse une plainte, presque un cri. Les plaques se détachaient une à une, puis on les roulait.
— Sortez aussi la pompe du puits, ordonnai-je. Et les raccords. Tout, jusqu’au dernier adaptateur.
Derrière la clôture, Annie Barbier ne buvait déjà plus son thé. Elle agrippait les lattes.
— Manon Perrin ! Tu vas la tuer, elle va faire une crise ! C’est du vandalisme !
— Non, Annie Barbier. C’est un inventaire. Sarah David a acheté la terre ? Alors qu’elle se débrouille avec.
Je saisis une pelle.
La terre était compacte, lourde. Je creusai.
D’abord les cassissiers. Une variété choisie, que j’avais soignée pendant trois ans. Dans des sacs noirs, les racines enveloppées de toile humide.
Puis les hortensias. Ceux qui avaient déjà pris en pleine terre.
Je sentais mes reins tirer. La sueur me coulait dans les yeux.
— Patronne, on démonte aussi la tonnelle ?
Je la regardai. Nous l’avions construite avec mon frère. Chaque planche, je l’avais vernie moi-même, trois couches. Je me rappelais l’odeur de ce vernis : âcre, résineux.
