Mais dès qu’on l’envoyait en province pour le travail, c’était comme si une autre vie s’ouvrait devant elle. Là-bas, Christine Morel respirait enfin. Elle se sentait libre, maîtresse de ses décisions, compétente, reconnue, presque sûre d’elle.
Elle possédait aussi un compte bancaire séparé, dont personne n’avait la moindre idée. C’est là qu’elle faisait glisser non seulement les indemnités de déplacement qu’elle parvenait à économiser, mais également toutes les primes liées aux projets réussis, celles qui lui étaient attribuées via la carte professionnelle. Peu à peu, elle avait même commencé à accepter des missions en indépendante. Elle en avait l’expérience, les réflexes, et surtout les contacts nécessaires.
Au bout d’un an, une somme plus que respectable dormait sur ce compte secret. Christine Morel observait les chiffres affichés sur l’écran de son téléphone et songeait à l’avenir. Son avenir à elle. Celui de sa petite fille. Un avenir sans Véronique Henry. Et, très probablement, sans Philippe Guerin non plus.
Le moment où tout bascula arriva sans prévenir. Christine rentra d’une nouvelle mission avec vingt-quatre heures d’avance. Sa fille lui manquait terriblement, et elle voulait lui faire une surprise. Elle ouvrit doucement la porte avec sa clé, sans bruit, mais à peine entrée dans le couloir, elle entendit des voix qui venaient du salon.
— Maman, on ne pourrait pas rendre au moins une partie de son argent à Christine ? demanda Philippe. Elle travaille vraiment énormément.
— Tu as perdu la tête ? s’emporta Véronique Henry. Pourquoi lui faudrait-il de l’argent, à elle ? Elle ne dépense rien, c’est moi qui la nourris, c’est moi qui l’habille. Nous deux, nous en avons bien plus besoin. Tu sais très bien que je mets de côté pour t’acheter un appartement.
— Mais cet appartement-ci existe déjà…
— Celui-là restera à moi. Toi, il te faut le tien. Quand Christine finira par te lasser et que tu trouveras une vraie épouse, où habiterez-vous, d’après toi ?
Christine Morel resta figée dans l’entrée. Son cœur battait si violemment qu’elle eut l’impression qu’ils allaient l’entendre. Mais dans le salon, personne ne se doutait de sa présence, et la conversation continua.
— Maman, qu’est-ce que tu racontes ? Christine est ma femme. Nous avons une enfant…
— Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Tu divorceras proprement, puis tu en trouveras une autre. Plus jeune, plus jolie. Une femme qui saura me respecter pour de bon, pas faire semblant comme celle-là. Tu crois que je ne vois pas la manière dont elle me regarde ? Mais peu importe. Qu’elle travaille, qu’elle continue à rapporter l’argent à la maison. Pour le reste, on s’arrangera.
— Maman…
— Ça suffit, Philippe. Je sais mieux que toi ce qui est bon pour ton avenir. Je l’ai toujours su. Avec cet argent, nous t’achèterons un logement. Qu’elle s’épuise donc au travail, cette idiote. Pendant ce temps, nous, nous nous organiserons très bien.
Sans faire un bruit, Christine referma la porte derrière elle et redescendit l’escalier. Dehors, elle s’assit sur un banc devant l’immeuble et sortit son téléphone. Ses doigts ne tremblaient pas. À l’intérieur d’elle, il n’y avait plus qu’un grand vide froid, presque métallique. Elle ouvrit l’application bancaire et consulta le solde. C’était suffisant. Pour commencer, largement suffisant.
Elle chercha le numéro d’une amie qui travaillait dans l’immobilier.
— Allô, Aurélie ? C’est Christine Morel. Tu te souviens du deux-pièces dont tu m’avais parlé, dans l’immeuble neuf ? Il est toujours à louer ? Parfait. Je pourrais le visiter demain ? Oui, je viendrai seule. Merci.
Ensuite, elle remonta à l’appartement. Cette fois, elle entra volontairement en faisant du bruit et lança depuis l’entrée :
— Je suis rentrée ! Ils m’ont laissée partir plus tôt !
Véronique Henry apparut dans le couloir, le visage parfaitement impassible.
— Ah, Christine. Qu’est-ce que tu fais déjà ici ?
— La réunion a été reportée. Où est Julie ?
— Encore à la maternelle. Philippe va la chercher.
— Très bien. Je vais défaire ma valise en attendant.
Le soir, pendant le dîner, tout se déroula comme d’habitude. Véronique expliqua longuement comment elle comptait répartir l’argent du foyer. Philippe resta silencieux. Julie raconta avec enthousiasme sa journée à l’école maternelle. Christine souriait, hochait la tête au bon moment, répondait quand il le fallait, mais intérieurement, elle se trouvait déjà ailleurs.
Le lendemain, elle demanda quelques heures à son travail et alla visiter l’appartement. C’était un deux-pièces lumineux, spacieux, avec des fenêtres donnant sur un parc. Derrière l’immeuble, il y avait une aire de jeux. Le quartier était calme, propre, agréable, et l’école n’était pas loin.
— Tu le prends ? demanda Aurélie.
— Oui. À partir de quand puis-je emménager ?
— Dès demain, si tu veux. Il faut simplement régler deux mois de loyer d’avance.
— C’est d’accord.
Les deux semaines suivantes furent consacrées aux préparatifs. Christine Morel acheta peu à peu les choses indispensables pour le nouvel appartement, puis les y transporta discrètement, petit morceau par petit morceau. Heureusement, ses déplacements professionnels fréquents lui servaient d’excellente couverture : personne ne s’étonnait de ses absences. Elle ouvrit aussi un compte au nom de sa fille et y transféra une partie de l’argent. Elle consulta même un avocat afin de connaître précisément ses droits : divorce, pension alimentaire, garde de l’enfant, démarches possibles.
Puis arriva le jour qui devait tout changer. C’était un vendredi après-midi, à la fin du mois. Christine reçut son salaire et le rapporta à la maison comme elle le faisait toujours. Véronique Henry l’attendait déjà dans le salon, prête à récupérer ce qu’elle considérait comme son dû.
— Ah, ma petite Christine ! Donne-moi ça.
Christine lui tendit l’enveloppe. Sa belle-mère compta les billets avec l’habitude de quelqu’un qui avait répété ce geste mille fois.
— Et la prime ? demanda-t-elle soudain. Philippe m’a dit que vous deviez toucher une prime trimestrielle ce mois-ci.
— Je n’ai pas reçu de prime, répondit Christine d’une voix calme.
— Comment ça, pas reçu ? Ne me prends pas pour une imbécile !
— Il n’y a pas eu de prime, répéta-t-elle. Parce que j’ai donné ma démission il y a deux semaines.
Le silence qui tomba alors sembla prendre corps dans la pièce. L’air se tendit, lourd, électrique, comme avant un orage. Véronique Henry fixa sa belle-fille avec stupeur, incapable de croire ce qu’elle venait d’entendre.
— Qu’est-ce que tu as dit ? Tu as démissionné ? Philippe ! hurla-t-elle brusquement. Viens ici tout de suite !
Philippe Guerin fit irruption dans le salon, affolé, regardant tour à tour sa mère et sa femme.
— Qu’est-ce qui se passe ?
