Elle avait articulé ces mots comme si elle accordait à sa belle-fille une faveur immense.
— Combien ? demanda Christine Morel.
— Eh bien… huit euros par mois, cela devrait suffire. Tu n’as pas besoin de davantage, tu ne sors pas beaucoup habillée, entre le travail et la maison, c’est bien assez.
Christine Morel fit rapidement le calcul. Huit euros sur les cent cinquante qu’elle gagnait. À peine cinq pour cent de son propre salaire.
— Quelle générosité, dit-elle d’une voix parfaitement neutre.
Sa belle-mère hocha la tête avec satisfaction, sans percevoir la moindre trace d’ironie.
— N’est-ce pas ? J’en donne aussi à Philippe Guerin, de l’argent de poche. Bien sûr, lui, il lui en faut un peu plus : c’est un homme, il a des rendez-vous, des frais de représentation.
— Maman, arrête un peu… marmonna Philippe Guerin, gêné.
— Allons, mon fils, je comprends très bien. C’est toi qui fais vivre la famille.
Christine Morel posa les yeux sur son mari. « Celui qui faisait vivre la famille », cet homme qui remettait l’intégralité de sa paie à sa mère et recevait encore son argent de poche d’elle à trente-cinq ans. Elle baissa le regard et continua de manger en silence.
Environ un mois plus tard, un événement inattendu se produisit. À son travail, on lui proposa une promotion. Un nouveau poste, davantage de responsabilités, et un salaire presque doublé. Sa supérieure, une femme d’une cinquantaine d’années au jugement solide, la prit à part après une réunion.
— Christine Morel, vous êtes une excellente professionnelle. Mais je préfère vous prévenir : il ne s’agit pas seulement d’une meilleure rémunération. Il y aura plus de responsabilités, des déplacements, des horaires moins cadrés. Vous vous en sentez capable ?
— Oui, répondit-elle sans hésiter.
— Et votre famille ? Votre mari ne risque-t-il pas de s’y opposer ?
Un sourire étrange passa sur les lèvres de Christine Morel.
— Ma famille ne pourra qu’être ravie.
Le soir, pendant le dîner, elle annonça la nouvelle. Véronique Henry sembla littéralement s’illuminer.
— Eh bien, voilà une excellente nouvelle ! Bravo, Christine Morel ! Notre caisse familiale va joliment s’arrondir !
— Oui, confirma Christine. De manière assez nette.
— Et combien vas-tu toucher, maintenant ?
— Trois cents euros.
Sa belle-mère faillit avaler son thé de travers.
— Combien ?
— Trois cents. Avec les primes et les indemnités de déplacement, bien sûr.
Une lueur avide s’alluma dans les yeux de Véronique Henry. Elle calculait déjà tout ce que cette somme permettrait d’obtenir : refaire le salon, acheter de nouveaux meubles, peut-être même s’offrir quelques jours dans une station thermale française.
— C’est merveilleux ! Tout simplement formidable ! Philippe Guerin, tu entends ? Ta femme a vraiment pris son envol !
Philippe Guerin acquiesça. Il regarda son épouse avec une surprise sincère, mêlée d’une petite pointe d’inquiétude. Il ne s’était pas attendu à une progression aussi brusque. Dans son esprit, une épouse travaillait discrètement à un poste modeste ; les promotions, elles, appartenaient plutôt au domaine des hommes.
— Félicitations, réussit-il à articuler.
— Merci, répondit Christine Morel. Il y aura aussi des missions à l’extérieur. La première est dans deux semaines : je pars cinq jours à Dijon.
— Une mission ? demanda la belle-mère en plissant les yeux. Et la maison ? Et l’enfant ?
— On peut inscrire Julie Barbier à l’étude du soir. Ou bien vous vous en occuperez tous les deux, toi et Philippe Guerin. Nous sommes une famille, non ? Ici, tout est commun et chacun aide les autres.
Véronique Henry pinça les lèvres, mais ne protesta pas. Les trois cents euros mensuels rendaient certaines contrariétés beaucoup plus acceptables.
Le premier salaire augmenté arriva un mois plus tard. Comme elle l’avait toujours fait, Christine Morel le remit entièrement à sa belle-mère. Celle-ci compta les billets avec une application minutieuse, le visage rayonnant de contentement. Puis son expression changea.
— Christine Morel, où est le reste ?
— Quel reste ?
— Tu n’avais pas dit trois cents ? Là, il n’y en a que deux cents.
— Ah, ça. Les cent euros restants correspondent à l’enveloppe de déplacement. Ils sont versés sur une carte séparée, pour des dépenses précises. Chaque centime doit être justifié.
Le front de Véronique Henry se plissa.
— Mais tu ne vas tout de même pas tout dépenser là-bas. Il serait possible d’en garder une partie.
— Possible, admit Christine Morel. Sauf que les notes de frais sont contrôlées de très près. Chaque ticket, un par un.
En réalité, ce n’était qu’à moitié vrai. L’argent des missions arrivait bien séparément, mais les vérifications étaient loin d’être aussi implacables qu’elle le prétendait. Seulement, Véronique Henry n’avait pas besoin de le savoir.
Les déplacements devinrent ensuite de plus en plus fréquents. Dijon, Bordeaux, Lille, Strasbourg : Christine Morel disparaissait trois à cinq jours de la maison, laissant la petite fille à son mari et à sa belle-mère. Véronique Henry grognait, évidemment, mais elle avalait son mécontentement : l’argent compensait largement les désagréments.
Peu à peu, Philippe Guerin remarqua que sa femme n’était plus tout à fait la même. Elle avait gagné en assurance, en calme. Les remarques acides de sa mère ne l’atteignaient plus comme avant ; elle ne répondait pas, ne se disputait pas, ne se vexait pas. Elle accomplissait ce qu’elle devait accomplir, puis continuait sa vie. Plus exactement, cette partie de sa vie qui se déroulait hors des murs de l’appartement.
— Christine Morel, tu ne crois pas que ces déplacements commencent à suffire ? demanda-t-il un soir, alors qu’elle préparait sa valise. Julie Barbier s’ennuie de toi. Et moi aussi.
Christine leva vers lui un regard paisible.
— Et ta mère ? Est-ce que je lui manque, à elle aussi ?
— Qu’est-ce que maman vient faire là-dedans ?
— Tout. Dans cet appartement, c’est sa parole qui décide. Va donc lui demander si elle souhaite que je renonce aux missions et aux primes. Si elle répond oui, demain, je rédige ma demande pour quitter ce poste.
Philippe Guerin se tut. Il savait parfaitement que sa mère ne renoncerait jamais à une telle rentrée d’argent.
Pendant ce temps, Christine Morel menait déjà deux existences parallèles.
À la maison, elle restait la belle-fille docile et discrète, celle qui versait jusqu’au dernier centime dans la caisse commune.
