Puis elle les effaçait et, au lieu de rentrer après le travail, filait à la piscine. Trente minutes dans l’eau valaient mieux que n’importe quelle leçon de morale familiale. Là-bas, personne ne lui demandait de couper des légumes pour une salade, personne ne cherchait à savoir pourquoi elle ne souriait pas. Elle regagnait l’appartement vers vingt-deux heures. L’air y sentait les raviolis réchauffés, la contrariété masculine et les attentes des autres.
Deux jours avant l’anniversaire, Nicolas entra dans la chambre avec cette expression de quelqu’un déjà vexé, comme si on lui avait refusé une faveur avant même qu’il ne l’ait formulée.
— Il faut que je te demande quelque chose.
— Ça commence bien.
— Maman a décidé de faire ça chez Laura. Mais son four est fichu, il brûle tout par le dessus. Prépare au moins ton rôti et tes roulés de galette. On passera les prendre. Tu n’auras même pas besoin de venir.
— Quelle générosité.
— Camille, sans ironie.
— Et je devrais répondre comment ? Avec reconnaissance ? Je t’ai déjà dit non.
— Tu fais exprès. Tu veux prouver que tu as du caractère.
— Non, Nicolas. Pour la première fois, je refuse simplement d’avaler quelque chose qui me reste en travers de la gorge.
— À cause de toi, toute la fête va tourner au désastre.
— Non. À cause de votre habitude de faire reposer chaque fête sur une seule personne.
Il resta planté là un instant, puis lâcha :
— Tu es devenue méchante.
— Je suis devenue épuisée. Ce n’est pas la même chose.
Le samedi, Camille quitta l’appartement à onze heures. Elle alla chez le coiffeur, passa dans une librairie, puis s’installa dans un café près du centre commercial avec un livre, pendant que, derrière la vitre, défilaient des caddies, des sacs et des enfants engoncés dans des vestes trop grandes. Elle ne se sentait ni joyeuse ni coupable. Seulement au calme. Comme si, pour la première fois depuis des années, quelqu’un avait coupé la hotte bruyante qui ronronnait dans sa tête.
Elle avait mis son téléphone en silencieux. Quand elle ralluma l’écran le soir, elle y trouva douze appels manqués de Nicolas, huit de Laura et un message bref : « Maman est aux urgences. Tension. Viens tout de suite. »
Dans le service d’accueil, ça sentait la laine mouillée, les médicaments et l’angoisse. Nicolas était assis sur une chaise en plastique, les épaules voûtées. Laura, dans son chemisier de fête, pleurait comme si la grande victime, ici, c’était elle.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Camille.
— Ce qui s’est passé ? Laura se redressa aussitôt. Maman a failli tomber dans les pommes à cause de tout ce bazar. Le plat chaud a pris du retard, les enfants ont renversé une assiette, elle s’est mise dans tous ses états, sa tension a grimpé. Si tu avais aidé, rien de tout ça ne serait arrivé.
— Le médecin a dit quoi ? Camille ne lui accorda même pas un regard.
— Pour l’instant, crise hypertensive, répondit Nicolas d’une voix sourde. On attend.
— Elle avait pris ses médicaments ce matin ?
Laura hésita.
— Je ne sais pas. Elle était debout depuis sept heures. Les découpes, les entrées, le gâteau, les invités…
Camille tourna lentement la tête vers elle.
— Donc personne n’a vérifié qu’une femme qui a des problèmes de tension avait pris son traitement, mais tout le monde s’est assuré qu’il y avait des bouchées sur la table.
— Ne commence pas à faire la maligne, répliqua Laura. Ce n’est pas le moment.
— Au contraire. C’est exactement le moment. Simplement, il ne vous arrange pas.
Une médecin sortit du cabinet. Elle avait l’air usée, ferme, sans une once de sentimentalité.
— La famille de Martine ?
— Oui.
— Son état est stable. Ce n’est pas un AVC. La poussée de tension vient du stress, du surmenage et de l’oubli du traitement. Demain, vous apporterez une robe de chambre, des chaussons et de l’eau. Et la prochaine fois, si une femme a plus de soixante ans, évitez de la faire courir toute la journée autour d’un banquet.
Laura se remit à sangloter. Nicolas baissa la tête. Camille, elle, ne ressentit soudain plus de colère, seulement une fatigue lourde et collante. Tous étaient adultes, et pourtant ils se comportaient comme si la vie était une fête d’école où l’essentiel consistait à présenter une table convenable.
Le lendemain, elle se rendit à l’hôpital avec des affaires et un thermos de bouillon. Martine était allongée, étrangement silencieuse, privée de cette raideur autoritaire qu’elle affichait d’ordinaire. Elle n’était plus qu’une femme âgée, épuisée.
— Tu es venue, dit-elle en guise de salut.
— Je suis venue.
— Laura n’a pas pu ?
— Laura a les enfants, son mari, les embouteillages et une sensibilité très délicate. Bref, des circonstances graves.
Sa belle-mère ferma les yeux.
— Ne sois pas sarcastique. J’ai la tête qui éclate.
— Alors faisons simple. Je vous ai apporté vos affaires et du bouillon.
— C’est toi qui l’as préparé ?
