« Ouvre, on vient s’installer chez toi ! » s’écria la belle‑mère en débarquant, poussant Camille à composer le numéro de la police

Scandaleux et suffocant, ce prétendu lien familial.
Histoires

et voilà votre façon de me remercier !

Camille laissa échapper un soupir las.

— Je vous en prie, rentrez chez vous. Reposez-vous un moment.

— Chez moi ? répéta Monique en bondissant de sa chaise. Et où serait-il, mon chez-moi ? Chez mon fils, abandonné par cette belle-fille indigne ? Dans ce trou minuscule où l’on étouffe ?

— Ce n’est que provisoire, répondit Camille. Quand Alexandre et moi aurons mis les choses au clair, chacun saura à quoi s’en tenir.

— Et si vous ne les mettez jamais au clair ? demanda sa belle-mère en plissant les yeux. Si vous divorcez ?

— Alors chacun poursuivra sa route de son côté.

— Et l’appartement te restera ? Pendant que mon fils, lui, se retrouvera sans rien ?

Voilà donc la véritable raison de cette visite. Elle venait enfin d’apparaître au grand jour.

— Cet appartement m’appartient depuis le début, rappela Camille avec calme. C’est mon grand-père qui me l’a légué.

— Si tu aimais vraiment Alexandre, tu lui en céderais au moins la moitié ! lança Monique d’un ton accusateur. Dans une famille normale, tout se partage !

— Dans une famille normale, on respecte aussi les limites de chacun.

— Quelles limites ? s’emporta aussitôt sa belle-mère. Vous inventez des sottises modernes pour justifier votre égoïsme ! Avant, les familles vivaient ensemble, sans toutes ces histoires de frontières !

— Et les belles-filles souffraient en silence, ajouta Camille.

— Personne ne souffrait ! répliqua Monique sèchement. Chacune connaissait sa place et les anciens étaient respectés !

La discussion s’arrêta là. Monique sortit en trombe, claquant la porte avec fracas. Camille resta seule dans le silence de l’appartement de son grand-père.

Le soir même, Alexandre l’appela.

— Camille, maman m’a dit que tu l’avais mise dehors.

— Je lui ai demandé de partir, rectifia-t-elle. Ce n’est pas exactement la même chose.

— Elle voulait seulement nous aider !

— Je ne lui ai rien demandé.

— Bon sang, Camille ! Sa voix vibrait d’agacement. Tu te rends compte de ce que tu fais ? Ma mère essaie d’agir pour notre bien et toi, tu la repousses !

— Alexandre, ta mère agit pour son propre bien. Ce qu’elle veut, c’est décider à notre place et diriger notre vie.

— C’est faux !

— Tu sais très bien que non. Simplement, tu refuses de l’admettre.

— Très bien, tu sais quoi ? explosa-t-il. Reste donc toute seule là-bas aussi longtemps que tu voudras ! Et le jour où tu retrouveras la raison, je ne suis même pas sûr d’accepter ton retour !

Camille raccrocha sans trembler. Les menaces d’Alexandre n’avaient plus sur elle le moindre effet.

Une semaine passa. Elle s’installa peu à peu dans l’appartement de son grand-père, prit ses marques, trouva des artisans pour effectuer quelques réparations et rafraîchir les pièces. Lentement, son existence retrouvait un semblant d’équilibre.

Le vendredi soir, un coup de sonnette insistant déchira le calme. Camille s’approcha de la porte et regarda par le judas. Dans le palier se tenaient Alexandre et sa mère. Son mari portait un sac de sport à la main.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle sans ouvrir.

— Ouvre, il faut qu’on parle ! cria Alexandre.

— Vous pouvez parler d’ici.

— Camille, arrête tes absurdités ! J’ai apporté nos affaires. On emménage.

Elle fixa la porte, stupéfaite.

— Qui emménage ?

— Maman et moi. C’est bien ce que tu voulais, non ? Que nous soyons ensemble.

— Je voulais que nous clarifiions notre relation. Pas que vous veniez jouer à la colocation familiale chez moi.

— Camille, ma chérie, ouvre donc ! intervint Monique d’une voix mielleuse. Les voisins vont nous entendre !

— Qu’ils entendent. Partez.

— C’est aussi mon appartement ! hurla Alexandre. Nous sommes mari et femme ! J’ai le droit de vivre ici !

— Non, tu ne l’as pas. L’appartement est à mon nom.

— Je vais appeler la police ! menaça-t-il.

— Appelle-la, répondit-elle froidement.

Derrière la porte, elle perçut des chuchotements. Puis Monique reprit, cette fois d’un ton beaucoup plus doux :

— Camille, ma petite, voyons… Ne fais pas l’enfant. Ouvre, préparons du thé, discutons calmement comme des adultes.

— Nous avons déjà discuté. Rentrez chez vous.

— Camille, je te le demande une dernière fois ! beugla Alexandre. Ouvre cette porte ou je la défonce !

— Essaie seulement. J’appelle la police et tu passeras la nuit au commissariat.

De nouveaux murmures suivirent. Puis des pas s’éloignèrent. Camille attendit encore quelques minutes avant de jeter prudemment un œil par le judas. Le palier était vide.

Le lendemain, elle prit rendez-vous chez un avocat. C’était un homme aux cheveux blancs, au regard perçant, qui l’écouta sans l’interrompre.

— Votre mari ne possède aucun droit sur cet appartement, déclara-t-il d’une voix ferme. Il s’agit d’un bien propre, reçu par héritage.

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