Elle a même déjà choisi la chambre qu’elle occuperait.
Alexandre haussa les épaules, comme si l’affaire ne méritait pas tant de bruit.
— Où est le problème ? L’appartement est spacieux. Il y aura assez de place pour tout le monde.
— Alexandre, cet appartement fait partie de mon héritage personnel. Mon grand-père me l’a légué à moi, pas à toute notre famille.
— Voilà que tu recommences ! lança-t-il, agacé. Qu’est-ce que ça change ? Nous sommes mariés, non ? Nous ne faisons qu’un !
— Ce n’est pas la question, tenta d’expliquer Camille. Je veux simplement pouvoir décider moi-même de ce que je vais en faire. Peut-être que je le louerai pour avoir un revenu en plus. Ou bien je le vendrai et je placerai l’argent ailleurs.
— Le vendre ? répéta Alexandre, le visage soudain empourpré. Tu voudrais vendre un trois-pièces en plein centre-ville ? Tu as perdu la tête ?
— C’est à moi d’en décider !
— Non, c’est à nous d’en décider ! Sa voix monta d’un cran. Nous sommes une famille ! Et maman n’a pas tort : tu te comportes comme une égoïste.
Camille posa lentement le couteau avec lequel elle coupait les légumes, puis se tourna vers son mari.
— Très bien. Si je suis à ce point égoïste, le mieux serait peut-être que je m’installe seule dans l’appartement de mon grand-père.
— Qu’est-ce que c’est encore que cette absurdité ? fit Alexandre, stupéfait.
— Ce n’est pas une absurdité. J’y resterai une semaine ou deux. Je rangerai les lieux, je trierai les affaires de grand-père. Et toi et moi, nous prendrons un peu de distance.
Sans répondre, Alexandre pivota brusquement et alla s’enfermer dans la chambre. La porte claqua. De l’autre pièce, les lamentations de Monique se remirent à monter, plus plaintives que jamais.
Le lendemain matin, Camille rassembla quelques affaires indispensables et partit. L’appartement de son grand-père l’accueillit avec son silence profond et cette odeur de vieux livres qui semblait imprégner les murs. Elle parcourut les pièces une à une, laissant revenir les souvenirs de ses visites d’enfant.
Les premiers jours passèrent entre ménage, rangement et tri. Camille goûta pleinement la solitude. Personne ne lui demandait ce qu’il y aurait au dîner. Personne ne commentait sa manière de s’habiller. Personne ne faisait hurler la télévision du matin au soir.
Au quatrième jour, la sonnette retentit. Sur le seuil se tenait Monique, un énorme sac de voyage à la main.
— Ma petite Camille, ma chérie ! s’exclama-t-elle avec un sourire rayonnant. Comment peux-tu rester ici toute seule ? J’imagine qu’il n’y a rien à manger et que tout est sens dessus dessous !
Sans attendre qu’on l’y invite, elle entra dans l’appartement.
— Oh là là, quelle catastrophe ! s’écria-t-elle en joignant les mains, inspectant l’entrée d’un air horrifié. Ce papier peint doit être changé immédiatement ! Et ce lino aussi ! Tout est vieux, usé, complètement dépassé !
— Moi, ça me plaît, répondit Camille d’un ton sec. Ce sont des souvenirs de mon grand-père.
— Les souvenirs, c’est très bien, approuva Monique. Mais on ne vit pas dans un musée ! Il faut des conditions normales. Ne t’inquiète pas, je vais t’aider. Je vais d’abord préparer un bon déjeuner, puis nous établirons un plan de rénovation.
— Merci, mais ce n’est pas nécessaire, répondit Camille avec fermeté. Je m’en occuperai seule.
— Allons donc ! Quelle belle-fille refuserait l’aide de sa belle-mère ? Nous sommes de la même famille !
Ce mot, « famille », suffisait désormais à crisper Camille.
— Monique, si je suis venue ici, c’est justement pour être seule. Pour remettre de l’ordre dans mes pensées et dans mes émotions.
— Mais qu’y a-t-il donc à remettre en ordre ? s’étonna sa belle-mère. Tout est évident ! Tu t’es vexée contre Alexandre et tu veux lui donner une leçon. Ça suffit maintenant. Mon pauvre garçon souffre !
Son « pauvre garçon » avait trente-deux ans, mais pour Monique, il demeurait un enfant à protéger coûte que coûte.
— Je ne me suis pas vexée, expliqua Camille avec patience. J’essaie seulement de comprendre si je veux continuer à vivre comme je l’ai fait ces dernières années.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? demanda Monique en plissant les yeux.
— Je parle d’une vie où chacune de mes décisions est remise en cause. Où je ne peux même pas disposer librement de mon propre héritage. Où l’on me traite d’égoïste simplement parce que je voudrais avoir un espace à moi.
Monique s’affaissa sur la chaise de l’entrée et porta théâtralement la main à sa poitrine.
— Mon Dieu, je me sens mal ! Mes médicaments ! De l’eau, vite !
Camille alla chercher un verre. Sa belle-mère en but quelques gorgées, puis leva vers elle un regard chargé de reproches.
— Voilà où nous en sommes ! Tu vas finir par tuer une vieille femme !
— Monique, vous avez cinquante-huit ans. En quoi êtes-vous une vieille femme ?
— Ah, parce qu’il faut avoir dépassé quatre-vingts ans pour être malade ? s’indigna-t-elle aussitôt. J’ai de la tension ! Mes articulations me font souffrir ! Toute ma vie, je me suis appuyée sur vous.
