— Ma belle-mère a débarqué devant ma porte avec son fils et leurs affaires : « Ouvre, on vient s’installer chez toi ! » ai-je raconté avec ironie, tout en composant déjà le numéro de la police.
Camille resta figée, son téléphone serré dans la main. Pour la troisième fois, elle relisait le message du notaire. Les documents concernant l’héritage de son grand-père étaient enfin prêts : l’appartement de trois pièces situé en plein centre-ville lui appartenait désormais officiellement. Une joie vive lui souleva d’abord la poitrine, presque jusqu’à l’étourdir. Mais cette émotion s’assombrit aussitôt, remplacée par une inquiétude familière. Comment sa belle-mère allait-elle accueillir la nouvelle ?
Monique, la mère de son mari, vivait depuis cinq ans avec le jeune couple dans leur modeste deux-pièces de banlieue. Après avoir vendu son propre logement, elle s’était installée chez son fils, promettant d’aider plus tard avec les futurs petits-enfants. Seulement, aucun enfant n’était encore venu au monde, et cette fameuse « aide » s’était peu à peu transformée en surveillance quotidienne de chacun des gestes de sa belle-fille.
Camille appela son mari.
— Allô, Alexandre. J’ai quelque chose d’important à te dire.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, aussitôt inquiet.
— Le notaire m’a contactée. L’appartement de mon grand-père est définitivement à mon nom.
— C’est formidable ! s’exclama Alexandre. Enfin, on va avoir un vrai logement spacieux !
— Attends, répondit Camille avec prudence. On avait bien dit que ce serait mon bien personnel. Mon grand-père me l’a légué à moi, expressément.
— Mais bien sûr, ma chérie. Seulement, nous sommes une famille. Qu’est-ce que ça change, au fond, le nom inscrit sur les papiers ?
Un froid désagréable traversa Camille. Depuis quelque temps, Alexandre répétait un peu trop souvent cette phrase — « nous sommes une famille » — chaque fois qu’il était question de ses affaires personnelles ou de ses choix.
Le soir, quand Camille rentra, sa belle-mère l’attendait déjà dans la cuisine. Monique était assise à table, une tasse de thé devant elle, avec ce sourire lourd de sous-entendus qui annonçait rarement quelque chose de bon.
— Camille, assieds-toi. Il faut que nous parlions.
Camille prit place en face d’elle, tout en se raidissant intérieurement. Lorsque Monique commençait une conversation avec cette expression-là, rien d’agréable n’en sortait jamais.
— Alexandre m’a parlé de l’appartement de ton grand-père, commença-t-elle. Quelle merveilleuse nouvelle ! Trois pièces en plein centre-ville, c’est un rêve !
— Oui, je suis contente aussi, répondit Camille d’une voix mesurée.
— Parfait, alors ! Dès demain, on pourra commencer à préparer les cartons. Toute la famille déménage !
Camille faillit s’étrangler avec son thé.
— Pardon ? Qu’est-ce que vous venez de dire ?
— Comment ça, qu’est-ce que j’ai dit ? s’étonna Monique. Nous allons nous installer dans le nouvel appartement. J’ai même déjà choisi ma chambre : celle avec le balcon. À mon âge, l’air frais est indispensable pour la santé.
— Monique, dit Camille en s’efforçant de rester calme, Alexandre et moi n’avons pas encore discuté des détails d’un éventuel déménagement.
— Et qu’y a-t-il à discuter ? répliqua la belle-mère en balayant l’objection d’un geste de la main. L’appartement est grand, il y aura assez de place pour tout le monde. Mes meubles entreront parfaitement. D’ailleurs, il faudra tout refaire sans tarder. Les papiers peints doivent être vieux, à coup sûr.
Camille sentit l’indignation monter en elle, plus brûlante à chaque seconde.
— Cet appartement fait partie de mon héritage, déclara-t-elle fermement. Et c’est à moi de décider ce que j’en ferai.
Monique haussa les sourcils, stupéfaite.
— Ton héritage ? Ma chère, tu es mariée ! Tu as un époux, une famille ! On ne peut pas se montrer aussi égoïste !
— Je ne suis pas égoïste, répondit Camille. Je veux simplement disposer moi-même de ce que mon grand-père m’a laissé.
— Ah, très bien ! lança Monique en repoussant bruyamment sa chaise. Donc, maintenant, nous sommes des étrangers pour toi ? Cela fait cinq ans que nous vivons sous le même toit, et tu refuses encore de nous considérer comme ta famille !
Elle porta théâtralement la main à sa poitrine, puis se retira dans sa chambre. Une minute plus tard, des sanglots sonores commencèrent à filtrer derrière la porte.
Alexandre rentra le soir avec un visage fermé. À peine eut-il retiré ses chaussures qu’il se dirigea vers la cuisine, où Camille préparait le dîner.
— Maman pleure, dit-il sans même la saluer. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ta mère a décidé que nous allions tous emménager dans l’appartement de mon grand-père, répondit Camille d’un ton posé. Elle en parle déjà comme si tout était réglé.
