« Alors vous pouvez reprendre votre prétendue « protection » et sortir d’ici sans attendre ! » lança Sophie, toisant Brigitte et lui ordonnant de partir

Intrusion arrogante, profondément insupportable mais étrangement captivante.
Histoires

Patrick Dumont resta planté là, la bouche entrouverte. Toute sa posture de prophète offensé se dégonfla d’un coup, le ramenant à l’allure ridicule d’un adolescent pris en faute. Brigitte Nicolas, elle, devint cramoisie ; son souffle sortait par à-coups, comme si chaque expiration lui arrachait la poitrine. Elle voulut parler, hurler peut-être, mais Sophie Leclerc ne lui en laissa pas le temps.

Elle ne cherchait plus à discuter. Elle n’avait plus rien à expliquer. Quelque chose venait de céder en elle, définitivement, comme si le fusible qui commandait sa patience, sa courtoisie et ses dernières illusions avait grillé d’un seul coup. Sans ajouter un mot, elle tourna les talons et quitta la cuisine. Ses pas étaient fermes, réguliers, presque calmes. Ni panique, ni crise de nerfs : seulement une décision nette. Patrick et Brigitte échangèrent un regard où l’incompréhension se mêlait déjà à une inquiétude sourde.

Une minute plus tard, Sophie revint. Elle traînait avec elle une grande valise à roulettes, bleu nuit, celle-là même qu’ils avaient emportée autrefois pour leur voyage de noces. Dans un silence épais, elle la posa devant la porte avec un bruit mat, exactement entre la table et les deux silhouettes figées.

Puis, sans même leur accorder un regard, elle fit sauter les fermetures d’un claquement sec et releva le couvercle d’un geste brusque. L’intérieur vide de la valise s’ouvrit devant eux comme un gouffre : un symbole limpide, impossible à interpréter autrement.

— Sophie… qu’est-ce que tu fais ? balbutia enfin Patrick Dumont, retrouvant un filet de voix.

Mais elle ne l’écoutait déjà plus. Elle se dirigea vers la grande armoire adossée au mur, là où pendaient les vêtements d’extérieur de son mari. Le premier à être jeté dans la valise fut son manteau coûteux en cachemire, celui qu’elle lui avait offert pour son dernier anniversaire.

— Ça, déclara-t-elle d’une voix égale, métallique, sans même regarder le vêtement, c’est pour votre quête de vous-même dans la dure réalité. On médite beaucoup mieux sur les grandes idées quand on ne meurt pas de froid.

Elle ouvrit ensuite un tiroir de la commode et en sortit une pile de chemises fraîchement repassées. Elles tombèrent l’une après l’autre dans la valise, froissées, lancées sans ménagement.

— Et ça, c’est pour les entretiens d’embauche. Pour le poste de génie, de messie ou de guide spirituel, au choix. C’est vrai que, dans ce genre de carrière, on exige rarement un code vestimentaire, mais autant prévoir. Pour faire sérieux.

Patrick assistait à la scène avec une terreur grandissante. Ce n’était pas un simple bagage que Sophie préparait.

C’était une exécution publique.

La démolition méthodique de son image, de sa légende personnelle. Chaque objet, chaque détail ayant autrefois appartenu à leur vie commune était vidé de son sens par Sophie. Il ne restait plus qu’une seule utilité : la fonction pratique, nue, humiliante.

— Ça suffit ! Sophie, arrête tout de suite ! lança-t-il en essayant de lui saisir le poignet.

Elle retira sa main d’un mouvement sec, comme si quelque chose de sale venait de la toucher.

Puis elle alla jusqu’à l’étagère où s’alignaient les livres de Patrick : développement personnel, philosophie de comptoir, recherche du sens de la vie, promesses de transformation intérieure. D’un seul revers de bras, elle les ramassa en bloc et les envoya dans la valise, par-dessus les chemises.

— Et voici la nourriture de l’âme ! Sur la route, vous en aurez grand besoin. Bien plus que de nourriture ordinaire, apparemment. Puisque, comme nous venons de l’apprendre, la nourriture ordinaire doit être fournie par quelqu’un d’autre.

Revenue de sa stupeur, Brigitte Nicolas se précipita vers elle.

— Mais vous êtes devenue folle ? Ce sont ses affaires !

— C’étaient ses affaires. Maintenant, c’est votre colis, répliqua Sophie sans se retourner.

Elle prit l’ordinateur portable de Patrick et le glissa soigneusement dans le compartiment prévu à cet effet.

— L’outil indispensable pour découvrir sa vocation. Ou pour regarder des séries. Tout dépend du degré d’illumination.

Les chaussures de Patrick furent les dernières à rejoindre le reste. Elles atterrirent dans la valise avec un bruit lourd, sourd, comme si Sophie y lançait des pierres. Puis elle rabattit le couvercle de toutes ses forces et verrouilla les fermetures. Elle tira ensuite la poignée télescopique et fit rouler la valise d’un geste énergique jusqu’aux pieds de Brigitte Nicolas. Elle s’immobilisa à quelques centimètres d’elle.

Sophie se redressa lentement. Elle les contempla tous les deux avec un regard long, pesant. Il n’y avait plus dans ses yeux ni douleur, ni regret, ni même colère visible. Seulement un vide froid, consumé jusqu’à la cendre. Elle fixa sa belle-mère droit dans les yeux.

— Vous avez dit que votre fils était talentueux. Eh bien, reprenez donc votre talent. Moi, j’en ai assez profité. Pour les retours, adressez-vous au fabricant.

Sur ces mots, elle pivota et sortit de la cuisine sans se retourner.

Le « génie » resta là avec sa mère et la valise dressée entre eux, pareille à une pierre tombale plantée sur les ruines de leur vie de famille. Et dans l’appartement s’abattit un silence si profond, si sourd, qu’aucune vie commune ne viendrait plus jamais le briser.

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