« Dans ce cas, chacun paiera pour lui-même » déclara Manon d’une voix parfaitement calme en surprenant Jacqueline accusatrice et Laurent hésitant

Quelle injustice odieuse, mon âme se révolte.
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— Donc, si je comprends bien, je vis à tes crochets ? Très bien. Dans ce cas, chacun paiera pour lui-même, déclara Manon d’une voix parfaitement calme.

Avant d’en arriver à ces mots, elle en avait entendu largement assez.

Ce jour-là, Manon était rentrée plus tôt que d’habitude. Dans la cage d’escalier flottait une odeur de chaussures mouillées mêlée à celle de la peinture fraîche, laissée par les travaux du rez-de-chaussée. Elle monta jusqu’à son palier, déverrouilla la porte de l’appartement et s’apprêtait déjà à appeler son mari lorsqu’elle se figea dans l’entrée.

Des voix provenaient de la cuisine.

— Laurent, tu es un homme, tu devrais bien voir qui profite de toi dans cette maison, disait Jacqueline, sa mère. Je ne suis pas aveugle, tout de même. Tu portes tout sur tes épaules, pendant qu’elle se contente de se promener joliment habillée et de faire semblant d’être épuisée.

Manon retira lentement son manteau et l’accrocha au portemanteau. D’ordinaire, elle aurait posé ses clés sur le petit meuble de l’entrée ; cette fois, elle les garda serrées dans son poing. Le métal lui mordait désagréablement la paume, mais elle ne desserra pas les doigts.

— Maman, ne recommence pas, répondit Laurent d’un ton las. Tout va bien entre nous.

— Tout va bien ? répéta sa mère avec un petit rire sec, comme si l’expression lui paraissait ridicule. Ne me raconte pas d’histoires. Je vois très bien qui rapporte les courses, qui entretient la voiture, qui aide sa mère, qui a payé les travaux.

Manon plissa légèrement les yeux. Les travaux, surtout, méritaient d’être soulignés. L’appartement avait été rénové avant le mariage. Avec son argent à elle, selon ses choix à elle. À l’époque, Laurent s’était borné à l’aider à choisir le carrelage de la salle de bains et était allé trois fois réceptionner des livraisons. Mais, dans la version de Jacqueline, cela semblait déjà s’être transformé en exploit héroïque.

— Elle participe aussi, murmura Laurent, sans grande conviction.

Il ne la défendit pas vraiment. Il ne s’indigna pas. Il lança seulement cette phrase comme on tente de clore une discussion gênante, et non comme on remet sa mère à sa place.

— Elle participe ? Jacqueline baissa la voix, ce qui rendit ses paroles encore plus venimeuses. Avec quoi ? Ses jolis petits pots dans la salle de bains ? Ses colis livrés à domicile ? Regarde un peu tout ce qu’elle possède. Un jour elle achète ceci, le lendemain cela. Et après, elle te demande pourquoi tu es fatigué. Évidemment qu’on finit épuisé quand quelqu’un vous grimpe sur le dos.

Manon avança sans bruit dans le couloir et s’arrêta devant la porte de la cuisine. Elle n’entra pas tout de suite. Elle voulait entendre jusqu’au bout. Non pas parce que cela lui faisait plaisir. Simplement, pour la première fois depuis longtemps, elle décida qu’elle n’allait sauver personne de son propre embarras.

Laurent et Jacqueline étaient assis à table. Devant eux s’étalaient des factures, un ticket de caisse et un carnet dans lequel sa belle-mère notait quelque chose de sa grande écriture appuyée. Un stylo reposait à côté. Jacqueline avait toujours aimé faire les comptes, surtout lorsqu’il s’agissait de l’argent des autres.

— Je ne dis pas qu’elle est mauvaise, poursuivit-elle. Mais il faut appeler les choses par leur nom. Dans cet appartement, quelqu’un vit aux frais de quelqu’un d’autre.

C’est à cet instant que Manon entra.

Jacqueline leva les yeux la première. Son visage s’allongea, mais seulement une seconde. Puis elle se redressa aussitôt, comme si rien d’inhabituel ne venait de se produire. Laurent, lui, tourna brusquement la tête. Ses doigts se posèrent aussitôt sur le carnet, comme s’il avait voulu cacher ce qui y était écrit.

— Manon, tu es déjà rentrée ? fit-il en se levant de sa chaise. On était juste en train de… discuter…

— Des dépenses, compléta Manon.

Sa voix était posée. Presque trop posée. Ce calme fit cligner Laurent plus souvent qu’à l’ordinaire ; il sembla même ne plus savoir que faire de ses mains.

— Ce n’est rien, répondit-il précipitamment. Maman s’inquiète, c’est tout. Tu la connais.

Manon reporta son regard sur Jacqueline. Celle-ci soutint ses yeux, mais ses doigts poussèrent discrètement le ticket de caisse plus près du carnet.

— Donc, si je comprends bien, je vis à tes crochets ? Très bien. Dans ce cas, chacun paiera pour lui-même, déclara Manon avec le même calme.

Sa belle-mère entrouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Laurent fit un pas vers sa femme.

— Manon, attends. Tu as mal compris.

— Au contraire, j’ai parfaitement compris, répondit-elle. Simplement, jusqu’ici, je faisais semblant de ne pas entendre.

Laurent eut un petit rire incertain, comme s’il s’attendait à ce que tout cela se transforme en querelle familiale ordinaire. Mais Manon ne cria pas. Elle ne claqua aucune porte. Elle n’exigea pas d’excuses. Elle s’approcha de la table, prit le carnet et le tourna vers elle.

Sur la première page, on pouvait lire : « Nourriture, appartement, voiture, mère, bricoles. » Sous le mot « bricoles », Jacqueline avait détaillé plusieurs lignes : cosmétiques, livraisons, cafés, vêtements.

Manon parcourut la liste du regard. Le coin de sa bouche frémit, mais on n’aurait pas pu appeler cela un sourire.

— Jacqueline, depuis quand tenez-vous donc la comptabilité de mes crèmes et de mon maquillage ?

— Je ne tiens aucune comptabilité, répliqua sa belle-mère en réajustant son gilet sur sa poitrine. Nous parlons, voilà tout. Les dépenses d’un foyer doivent être claires.

— Dans ce cas, rendons-les claires, proposa Manon en reposant le carnet sur la table. Mais dans leur totalité, pas seulement sous l’angle qui vous arrange.

— Manon, inutile, souffla Laurent.

Elle se tourna vers lui.

— Pourquoi inutile ? Quand on me traite, dans mon dos, de personne qui vit aux frais des autres, c’est acceptable. Mais quand je propose de compter honnêtement, là, ça ne l’est plus ?

Laurent baissa les yeux. Jacqueline remarqua aussitôt son silence et retrouva de l’assurance.

— Personne ne t’a traitée de quoi que ce soit dans ton dos. Tu as entendu un morceau de conversation, et maintenant tu fais une scène.

— Non, une scène, je n’ai pas encore commencé à en faire une, répondit Manon en déposant ses clés sur la table. Pour l’instant, j’explique seulement les nouvelles règles.

Elle quitta la cuisine, alla dans la chambre, sortit d’un tiroir un dossier rempli de papiers et revint. Laurent se raidit davantage. Il connaissait très bien ce dossier. Manon y conservait les documents de l’appartement, les quittances, les garanties, les contrats des appareils ménagers et tout ce qu’elle rangeait méticuleusement depuis des années.

L’appartement lui appartenait. Il ne lui avait pas été offert par son mari, ils ne l’avaient pas acheté ensemble, et il n’avait pas été mis au nom de parents « au cas où ». Avant même son mariage, Manon l’avait reçu en héritage de sa grand-mère et, après les six mois réglementaires, elle en était devenue officiellement propriétaire. Ensuite, elle avait passé beaucoup de temps à remettre le logement en état. Lorsque Laurent était venu s’installer chez elle après leur mariage, elle ne lui avait rien demandé d’extraordinaire. Seulement de prendre normalement sa part dans la vie commune.

Durant les premiers mois, il l’avait réellement fait. Il achetait des courses, réglait une partie des charges du quotidien, proposait de lui-même son aide. Puis, peu à peu, les choses avaient changé.

D’abord, il avait commencé à oublier de virer l’argent pour les factures. Ensuite, il promettait qu’il paierait la fois suivante. Puis il s’était avéré que Jacqueline avait besoin d’aide pour ses médicaments, puis pour un déplacement, puis pour un nouveau réfrigérateur, puis pour autre chose encore. Manon ne s’y était pas opposée. Ce qui l’agaçait, ce n’était pas que son mari soutienne sa mère. Ce qui la blessait, c’était que cette aide pesait de plus en plus souvent sur leur propre quotidien, tandis que la reconnaissance de Jacqueline, elle, diminuait à vue d’œil.

Sa belle-mère venait chez eux de plus en plus souvent. Elle pouvait ouvrir le réfrigérateur et juger le contenu des étagères. Elle pouvait passer dans la salle de bains et remarquer un nouveau pot de crème. Elle pouvait demander pourquoi Manon avait besoin d’une deuxième paire de chaussures d’hiver alors que la première était encore correcte. En revanche, son fils, lui, ne faisait jamais l’objet de la moindre question.

Laurent commandait parfois une pièce coûteuse pour sa voiture, et sa mère déclarait :

— Un homme doit entretenir son matériel.

Manon s’achetait un manteau, et elle entendait :

— De nos jours, les femmes adorent se faire plaisir, puis elles s’étonnent qu’il n’y ait plus d’argent.

Au début, Manon répondait par une plaisanterie. Puis elle avait cessé. Elle se disait qu’il ne servait à rien d’envenimer les choses. Elle était persuadée que Laurent savait, au fond, où se trouvait la vérité.

À présent, elle comprenait qu’il ne le savait pas. Ou qu’il préférait faire comme si.

— Voici les factures des derniers mois, dit Manon en sortant plusieurs justificatifs. Elles ont été payées avec ma carte. Voici Internet. Même chose : paiement effectué par moi. Voici l’achat du lave-linge après la panne de l’ancien. Encore moi. Et voilà la livraison des matériaux pour les travaux de la loggia, que Laurent a, paraît-il, financés.

Laurent releva vivement la tête.

— J’ai aidé !

— Tu as réceptionné la livraison parce que j’étais au travail, répondit Manon en le regardant sans colère, mais avec une telle franchise qu’il se tut de nouveau. C’est une aide. Ce n’est pas un paiement.

Jacqueline tapota la table du bout des doigts.

— Et alors ? Tu comptes humilier ton mari avec tes papiers ?

— Non. Je compte me protéger avec des faits.

— Des faits ? ricana sa belle-mère. Et qui change les ampoules ici ? Qui s’occupe de la voiture ? Qui porte les sacs ?

Manon hocha brièvement la tête.

— Parfait. Nous noterons cela aussi. Les ampoules, les sacs, la voiture. Seulement, la voiture appartient à Laurent, je ne m’en sers presque jamais. Quant aux sacs de courses, c’est généralement moi qui les achète ; simplement, je ne demande pas toujours qu’on les monte.

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