— Quelle vérité ? Que ma mère te pèse ? Que tu es fatiguée ? Et qui ne l’est pas, Élise ? Tu crois que moi, je ne m’épuise pas ? Je travaille tous les jours, je rapporte de quoi vivre !
— Et moi, alors, qu’est-ce que je fais ? lança-t-elle, la voix soudain tremblante. Je reste ici comme une domestique, du matin au soir, de la nuit au matin ! Je ne peux même plus mettre un pied dehors !
— Dans ce cas, on prendra une aide-soignante, répondit Michel avec une indifférence brutale. Puisque c’est si insupportable pour toi.
— Ce n’est pas une question d’aide-soignante ! Élise sentit les larmes lui monter à la gorge, mais elle les retint. Pas maintenant. Pas devant eux. Le problème, c’est que tu ne m’entends pas. Tu ne me vois plus.
— Mon Dieu, encore ces crises de femme, soupira Michel en balayant l’air de la main. Laurence, vous pouvez rester auprès de maman ?
— Bien entendu, répondit Laurence avec un sourire victorieux. Manon et moi resterons. Nous nous occuperons d’elle comme il faut.
— Parfait. Michel se dirigea vers la porte. Quant à toi, Élise, prépare quelques affaires. Tu vas aller chez ta mère deux ou trois jours. Ça te fera du bien.
Élise resta pétrifiée. Ce n’était pas une pause. C’était un bannissement. Présenté doucement, enveloppé dans une fausse sollicitude, mais un bannissement tout de même.
— Tu me mets dehors ?
— Je te donne du repos, dit-il sans même se retourner. À moins que tu préfères rester ici pour continuer tes scènes ?
Derrière elle, Manon eut un petit rire étouffé. Laurence, elle, s’installa dans le fauteuil près de Danielle avec l’aisance d’une souveraine prenant possession de son trône. La vieille femme gardait les paupières closes, mais Élise le vit très bien : le coin de sa bouche s’était relevé. Un sourire mince, satisfait.
Alors, en elle, quelque chose bascula.
Non, cela ne se brisa pas. Au contraire. Tout sembla enfin se remettre en place.
— Tu sais quoi, Michel, dit-elle d’une voix basse, étonnamment nette. Je vais partir. Pour de bon. Mais pas pour quelques jours.
Il se retourna. La surprise traversa son visage.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je dis que je m’en vais pour toujours. Les mots sortaient d’eux-mêmes, comme si une autre parlait à sa place. J’ai passé vingt-trois ans avec toi. J’ai supporté ta mère, qui m’a détestée dès le premier jour. J’ai supporté tes retours à la maison sans un merci, sans un regard. J’ai supporté d’être, pour toi, un meuble pratique. Disponible. Gratuit.
— Tu as perdu la tête ? Michel fit un pas vers elle. Tu es complètement folle ?
— Non, répondit Élise en secouant lentement la tête. C’est exactement l’inverse. Pour la première fois depuis des années, je vois clair. J’en ai assez d’être invisible. Assez d’être coupable de tout. Occupez-vous donc de votre mère vous-mêmes. Vous êtes tous tellement convenables, tellement dévoués… Alors montrez ce que vous savez faire.
— Élise, reprends-toi ! s’écria Laurence en bondissant de son fauteuil. Tu es son épouse ! Tu as des devoirs !
— Lui aussi en avait, dit Élise en désignant son mari. M’aimer. Me respecter. Me protéger. Où sont passés ces devoirs-là ?
Le visage de Michel vira au rouge. Ses doigts se refermèrent en poings.
— Tu le regretteras, grinça-t-il entre ses dents. Tu reviendras ramper. Où veux-tu aller ? Tu n’as rien.
— Chez ma mère d’abord. Ensuite je chercherai du travail. Je louerai une chambre. Après, on verra.
Élise entra dans la chambre, ouvrit l’armoire et en tira son vieux sac. Elle le remplit vite, sans réfléchir, en ne prenant que l’indispensable : ses papiers, quelques pulls, du linge. Ses mains ne tremblaient pas. Son cœur battait avec une régularité presque paisible. Un calme étrange l’envahissait, comme si une longue maladie venait enfin de lâcher prise et qu’elle pouvait respirer à pleins poumons.
Michel se tenait sur le seuil de la chambre. Il la regardait faire sans parler. Dans ses yeux passa quelque chose qui ressemblait à du désarroi ; manifestement, il ne s’était pas attendu à ce que l’affaire prenne cette tournure.
— Tu es sérieuse ? demanda-t-il, plus bas.
Élise ferma la boucle du sac. Puis elle leva les yeux vers lui et le contempla longtemps, avec attention. Elle chercha sur ce visage le jeune homme rencontré autrefois au marché, celui qui lui avait promis de la protéger. Elle ne le retrouva pas. Devant elle se tenait un inconnu : un homme usé, irrité, avec un regard éteint.
— Plus sérieuse que jamais, répondit-elle.
Elle passa près de lui, traversa le salon sous le regard triomphant de Laurence et le sourire moqueur de Manon. Arrivée près du lit de sa belle-mère, elle s’arrêta. Danielle ouvrit les yeux.
— Au revoir, dit Élise. Rétablissez-vous.
Une lueur de peur traversa les yeux de la vieille femme. Comme si, seulement à cet instant, elle mesurait ce qu’elle venait de provoquer.
Élise sortit de l’appartement. Dans la cage d’escalier, il faisait froid ; une fenêtre fermait mal, et le vent circulait librement d’un palier à l’autre. Elle resserra son manteau sur elle, prit fermement son sac et commença à descendre.
Dehors, l’hiver continuait. La neige crissait sous ses pas, le gel lui mordait les joues. Pourtant, Élise avait chaud. Au fond d’elle se déployait une sensation inconnue, presque légère. Était-ce cela, la liberté ?
Elle traversa la cour enneigée, et à chaque pas, le passé s’éloignait un peu plus derrière elle. Là-haut, dans cet appartement, avec ces gens.
Devant, il n’y avait que l’inconnu. Effrayant, oui, mais étrangement juste.
Élise sourit. Pour la première fois depuis de longs mois.
Puis elle continua d’avancer, dans la blancheur de l’hiver, vers l’endroit où commence une autre vie.
